Tant que la constitution politique des Romains resta la même, leur roi, posséda les Gallies en deçà du Rhodan ; mais, quand Odoacre y eut substitué une tyrannie (84), alors, par une concession de ce tyran, les Wisigoths occupèrent toute la Gallie jusqu'aux Alpes qui marquent les limites entre les Galls et les Ligures. À la chute d'Odoacre, les Thoringes et les Wisigoths, redoutant la puissance déjà croissante des Germains, population féconde qui, devenue très forte, soumettait, à force ouverte tous ceux qu'elle trouvait devant elle, mirent leurs soins à se faire des alliés des Goths et de Theuderich. Voulant aussi les avoir pour amis, Theuderich ne dédaigna pas de s'unir avec eux par des liens de famille : à Alarich le jeune, qui était alors le chef des Wisigoths, il fiança sa fille vierge Theudichuse, et à Herménefrid, prince des Thoringes, Amélobergè, fille d'Amalafride, sa soeur. Depuis lors les Francs, redoutant. Theuderich s'abstinrent, de toute violence envers eux et partirent en guerre contre les Burguzions.
Plus tard intervinrent entre Francs et Goths des alliances et des traités pour la ruine des Burguzions (85) : les Francs détruiraient cette nation et s'annexeraient le pays qu'elle possédait; les vainqueurs recevraient, à titre d'amende, de ceux de leurs alliés qui n'auraient pas fait campagne avec eux, une somme d'or déterminée; sous cette condition le pays conquis appartiendrait aux uns comme aux autres.
Par suite de ces conventions, les Germains marchèrent avec une grande armée contre les Burguzions ; Theuderich se préparait bien en paroles, mais il remettait toujours au lendemain le départ de son armée, et c'était à dessein : il attendait les événements. À grand'peine enfin il envoya ses troupes, mais il avait donné à ses généraux l'ordre de marcher plus que lentement et, dans le cas où ils apprendraient que les Francs auraient été vaincus, de ne pas aller plus loin ; mais, si d'aventure on annonçait une victoire de ses alliés, de hâter le pas.
Et ils firent tout ce que Theuderich leur avait recommandé : les Germains furent seuls à en venir aux mains avec les Burguzions. Une rude bataille s'engagea et le carnage fut grand de part et d'autre, car longtemps la lutte fut presque égale. Mais ensuite les Francs, ayant mis leurs ennemis en déroute, les poussèrent jusqu'aux extrémités du pays qu'ils habitaient alors et où ilsavaient de nombreuses forteresses ; les Francs occupèrent tout le reste (86). Instruits de ces événements, les Goths arrivèrent, en toute hâte : mal reçus de leurs alliés, ils s'excusèrent sur la difficulté des chemins, et ayant versé [la somme fixée pour] l'amende, ils partagèrent, selon les conventions, la terre [conquise] avec les vainqueurs. Ainsi l'on connut mieux encore la prudence de Theuderich, qui, sans avoir perdu aucun de ses sujets, acquit, pour un peu d'or la moitié du pays pris sur ses ennemis.
Ainsi commencèrent les Goths et les Germains à avoir les uns et les autres, une part dans le territoire de la Gallie. Après cela, les Germains, dont la puissance faisait de tels progrès, se souciant peu de Theuderich et de la crainte qu'il inspirait, menèrent une armée contre Alarich et les Wisigoths.
À cette nouvelle, Alarich pria Theuderich de lui venir en aide au plus vite. Et ce prince vint à son secours avec une nombreuse armée. Sur ce point, les Wisigoths, apprenant que les Germains, campaient devant la ville de Carcasianè, vinrent à leur rencontre et, ayant aussi dressé un camp, s'y établirent. Mais le temps fut long qui se consuma pour eux à ce siège, ils s'y ennuyèrent, et voyant leur propre territoire ravagé par l'ennemi, ils s'en firent une idée effrayante et finirent par de grandes injures contre Alarich, trouvant mauvais qu'il eût peur des ennemis, et lui reprochant les lenteurs de son beau-père. Ils affirmaient qu'ils étaient par eux-mêmes capables de soutenir le combat; et qu'à eux seuls il leur serait facile d'avoir à la guerre l'avantage sur les Germains. Ainsi, même avant l'arrivée des Goths,, Alarich était forcé d'en venir au combat avec les ennemis. Les Germains, ayant le dessus en cette rencontre, tuent la plupart des Wisigoths avec Alarich, leur chef, et, occupant la plus grande partie de la Gallie, ils assiègent Carcasianè, et mettent à cette entreprise la plus grande ardeur : ils avaient appris qu'en cette ville se trouvaient les richesses royales qui, au siècle précédent, avaient été enlevées par l'ancien Alarich de Rome livrée au pillage ; que dans ce trésor même étaient les joyaux de Salomon, roi des Hébraei, véritables merveilles, ornées pour la plupart de belles pierres vertes et emportées jadis de Hiérosolymes par les Romains. Ceux des Wisigoths qui échappèrent au carnage proclamèrent pour leur chef Giselich, fils bâtard d'Alarich, parce que Amalarich, que ce dernier prince avait eu de la fille de Theuderich, était encore tout enfant.
Enfin arriva Theuderich avec l'armée des Goths, et les Germains, pris de peur, levèrent le siège. En se retirant, ils gardèrent la partie de la Gallie qui va du fleuve du Rhodan vers l'Océan.. Theuderich, ne pouvant les chasser de cette contrée, la laissa en leur possession, et garda pour lui le reste de la Gallie.
Puis, Giselich étant mort, il fit en sorte que le pouvoir passât au fils de sa fille, Amalarich, qui, étant encore enfant, était sous sa tutelle, et prenant tout l'argent déposé à Carcasianè, il s'en alla en toute hâte à Ravenne. Mais il continua d'envoyer des magistrats et des armées en Gallie et en Hispanie, appliqué à ce soin et tâchant par de prudentes mesures de s'assurer toujours la réalité du pouvoir : aussi prescrivit-il à ceux qui commandaient en ces contrées de lui apporter le produit des impôts ; mais, comme en les recevant chaque année il aurait craint de passer pour avare, il envoyait un don annuel aux armées des Goths et des Wisigoths...
XIII.
Quand Theuderich eut disparu du monde (87), les Francs, qui ne trouvaient plus de résistance, menèrent une armée contre les Thoringes : ils tuèrent Herménefrid, le chef de ce peuple, et le soumirent tout entier à leur domination. La femme d'Herménefrid s'enfuit avec ses enfants et se retira chez Theudat, son frère, alors chef des Goths. Ensuite les Germains en vinrent aux mains avec ce qui restait des Burguzions, et, vainqueurs dans une grande bataille, ils enfermèrent le chef de ce peuple dans une forteresse de ce pays-là et l'y tinrent sous bonne garde (88). Ayant mis les Burgunions sous leur obéissance, ils les contraignirent, comme prisonniers de guerre, à porter les armes avec eux contre leurs ennemis ; quant au pays que les vaincus avaient auparavant habité, ce fut pour eux une conquête qu'ils soumirent à un tribut. Amalarich, qui était le chef des Wisigoths, étant arrivé à l'âge d'homme et redoutant la puissance des Germains, prit pour femme la fille de Theudibert leur chef (89) et partagea la Gallie avec les Goths, et son cousin Atalarich :
les Goths eurent pour leur part les pays en deçà du Rhodan ; ceux qui sont au delà de ce fleuve restèrent sous la domination dès Wisigoths. Il fut convenu que le tribut qu'avait exigé Theuderich ne serait plus payé aux Goths, et les trésors que ce prince avait pris dans la ville de Carcasianè, Atalarich les rendit loyalement à Amalarich ...