Les Templiers (1): L'ascension de l'Ordre du Temple
Lorsque Hugues de Payns, Geoffroy de Saint-Omer et neuf compagnons fondèrent, à Jérusalem, en 1119, l'Ordre du Temple, la première croisade datait de quelque vingt ans...
Le Bûcher
Pour les premiers Croisés, partis à l’appel du pape Urbain II, le combat contre les Sarrasins n'était qu'un moyen de salut. Presque tous, ayant rempli leur vœu, retournèrent en Europe. A Jérusalem, prise d'assaut en juillet 1099, Godefroy de Bouillon, resté avec 200 chevaliers, prit le titre de défenseur du Saint-Sépulcre. On raconta plus tard qu’il avait refusé celui de roi, ne voulant pas, disait-il, porter une couronne d'or dans la ville où Nôtre-Seigneur avait porté une couronne d’épines. Mais à sa mort, son frère Baudouin le remplaça et se fit appeler roi de Jérusalem.
Trois autres principautés devaient bientôt être fondées en Terre Sainte : le Comté de Tripoli, la principauté d’Antioche, le Comté d Edesse... Pour les Croisés qui n'ont pas eu les moyens de regagner l’occident ou n'ont pas voulu le faire, il va s'agir maintenant de tout autre chose que de messianisme...
Pour ceux — en majorité, simples — qui sont demeurés sur les terres du Proche-Orient, il importe d'organiser leur implantation. Comme l'écrit si bien l'un d'eux, Foucher de Chartres :
« Nous qui étions des Occidentaux, nous sommes devenus des Orientaux; celui qui était Romain ou Franc est devenu ici Galiléen ou habitant de la Palestine, celui qui demeurait en Reims ou Chartres se voit citoyen de Tyr ou d'Antioche. Nous avons déjà oublié le lieu de notre naissance, déjà il est inconnu à plusieurs d'entre nous. Tel d’entre nous possède déjà en ce pays des maisons et des serviteurs qui lui appartiennent par droit héréditaire; tel autre a épousé une femme qui n'est pas sa compatriote, une Syrienne, une Arménienne ou même une Sarrasine qui a reçu la grâce du baptême...L'un cultive ses vignes, l’autre ses champs; ils parlent diverses langues et sont déjà tous parvenus à s'entendre... L'étranger est maintenant indigène, le pèlerin est devenu habitant... Ceux qui étaient pauvres dans leurs, pays, ici Dieu les a faits riches; ceux qui n'avaient que peu d’écus, possèdent ici un nombre infini de byzantins; ceux qui n'avaient qu'une métairie. Dieu leur donne ici une ville. Pourquoi retournerait-il en Occident celui qui trouve l’Orient si favorable ? »
Foucher de Chartres, en sa qualité de chapelain du roi de Palestine, Baudouin Ier, aurait voulu écrire ces lignes pour faire une propagande de l'État ou, mieux, de la colonisation, qu’il ne se serait pas exprimé autrement.
FONDATION DU TEMPLE
Cependant, certains voyaient l'implantation en Palestine sous un aspect beaucoup plus désintéressé. C'était le cas d’Hugues de Payns, chevalier champenois, assez âgé, courageux et actif, qui fonda avec quelques autres chevaliers amis l'Ordre qui prendrait le nom du Temple, lorsque Baudouin, en sa qualité de roi de Jérusalem, lui assignerait une demeure dans le voisinage d'un couvent de chanoines réguliers, sur l'emplacement du temple de Salomon. La première mission de l'Ordre, sa première raison d'être, était d'assurer la police des routes auprès des Lieux Saints, en protégeant les pèlerins contre les Sarrasins et les bandits, en veillant sur les citernes. Mission modeste mais pour laquelle on s'engage sérieusement, en se liant par un vœu solennel de combattre les ennemis de Dieu « dans l'obéissance, la chasteté et la pauvreté ».
Le roi Baudouin II comprit que ces hommes qui faisaient preuve de tant d'abnégation pouvaient lui être utiles pour l'affermissement du royaume. Il décida d'envoyer Hugues de Payns en Angleterre et en France, au Concile de Troyes, pour faire connaître le nouvel Ordre et lui permettre de recruter.
C'est là, en 1128 que fut fixée la règle de l'Ordre du Temple, règle d'inspiration bénédictine que l'expérience va inciter à compléter.
Hugues de Payns ne ramena pas de sa mission beaucoup de chevaliers, mais il conquit saint Bernard qui allait dévernir le propagateur des Templiers, en même temps que l'artisan d'une seconde croisade.
Pourquoi une nouvelle croisade ? Toujours pour les mêmes raisons : assurer les bases de la Chrétienté, en Orient comme en Occident, renforcer le Vatican, insuffler un esprit plus désintéressé, moins animé par la volonté de pouvoir personnel. Pour saint Bernard, la croisade sera d'abord une pénitence, un moyen de salut individuel et non plus une œuvre messianique.
AVEC SAINT BERNARD
A la demande de ses amis du Temple, le moine de Clairvaux écrit le De laude novœ militiœ où il dit notamment :
Une nouvelle chevalerie est apparue dans la Terre de l'incarnation. Elle est neuve, dis-je, et pas encore éprouvée dans le monde9 où elle mène un combat double tantôt contre des adversaires de chair et de sang, tantôt contre l'esprit du mal dans les deux. Et que ses chevaliers résistent par la force de leur corps à des ennemis corporels, je ne juge pas cela merveilleux car je ne l'estime pas rare, Mais qu'ils mènent la guerre par les forces de l’esprit contre les vices et les démons, je l'appellerai non seulement merveilleux, mais digne de toutes les louanges accordées aux religieux... Le chevalier est vraiment sans peur et sans reproche qui protège son âme par l’armure de la Foi, comme il couvre son corps d'une cotte de mailles. Doublement armé, il n'a peur, ni des démons, ni des hommes. Assurément celui qui souhaite mourir ne craint pas la mort. Et comment redouterait-il de mourir ou de vivre? Celui pour qui la vie est le Christ, et la mort la récompense ?
Saint Bernard, fidèle à la théorie augustine des deux glaives — le temporel et le spirituel — voulait les voir employés par le Vatican et ceux qui se réclamaient de lui. Dans ses belles lettres au pape Eugène III, à la fin de sa vie, il préconisait la rigueur en face des égoïstes puissances établies :
Ceins-toi de ton glaive, de ce glaive de l'esprit qui est le verbe de Dieu. Que ta main, que ton bras se couvrent de gloire « en châtiant les nations, en corrigeant les peuples, en liant leurs rois et leurs puissants dans des entraves et des « menottes de fer », En agissant ainsi, tu illustreras la Papauté et ton propre règne. Ce n'est certes point là un pouvoir obscur ! Tu en useras pour purger de bêtes féroces les terres où les troupeaux pourront pâturer, libres de craintes. Tu dompteras les loups, mais tu n'agiras pas en maître de moutons. On te les a confiés pour que tu les fasses paître, non pour que tu les opprimes.
Car il considérait d'un œil sombre la société établie : La mauvaise foi, la tromperie, la violence ont prospéré à la surface de la terre. Les imposteurs sont maintenant légion : le défenseur est rare.
Ou encore : C'est tout juste si, de nos jours, la sagesse même de la foi n'en est pas devenue folle. Comment ce poison-là a-t-il pu infecter la presque totalité de l'Eglise ?
Devant l'usage fait du pouvoir, saint Bernard crierait : Malheur à nos princes !
Et le clergé lui semblerait aussi critiquable que la noblesse : Tout le clergé, cela est visible, ne brûle que d'un seul zèle, celui de bien tenir son rang. Tout est donné à l'apparat; rien, ou presque rien, ri est donné aux choses de Dieu.
Pour le moine de Clairvaux, le pape se devait aux opprimés pour les relever, aux ambitieux pour les réduire.
Aussi n'avait-il pas eu à forcer ses sentiments pour s'attendrir sur les premiers Templiers pauvres volontairement, et les opposer aux trop riches chevaliers. Apostrophant ceux-ci dans son De laude, il leur dit :
Vous peignez vos lances, vos écus et vos selles, vous incrustez vos mors et vos étriers d'or, d'argent et de pierres précieuses... Ces oripeaux sont-ils le harnais d'un chevalier ou les atours d'une femme ? Ou croyez-vous que les armes de vos ennemis se détournèrent de l’or, épargneront les gemmes, ne perceront pas la soie ? D'ailleurs, on nous a souvent démontré que trois choses principales sont nécessaires dans la bataille : qu'un Chevalier soit alerte à se défendre, rapide en selle, prompt à l’attaque. Mais vous vous coiffez, au contraire comme des femmes, à l'incommodité de votre vue, vous entortillez vos pieds dans des chemises longues et larges, et vous cachez vos mains délicates et tendres dans des manches amples et évasées. Et ainsi accoutrés, vous vous battez pour les choses les plus vaines, telles que le courroux déraisonnable, la soif de la gloire, ou la convoitise des biens temporels.
A cette chevalerie de luxe, saint Bernard oppose celle de l'humilité, celle des Templiers :
Ils vont et viennent sur un, signe de leur commandeur, ils portent les vêtements qu'il leur donne, ne recherchant ni d'autres habits ni d'autre nourriture Ils se méfient de tout excès en vivres ou en vêtements, ne désirant que le nécessaire. Ils vivent tous ensemble sans femmes ni enfants... On ne trouve dans leur compagnie paresseux ni flâneurs : lorsqu’ils ne sont plus de service (ce qui n'arrive que rarement) ou en train de manger leur pain en rendant grâces au ciel, ils s'occupent à réparer leurs vêtements et leur harnais déchirés ou déchiquetés ou bien ils font ce que leur maître leur commande, ou ce que les besoins de leur maison leur indiquent... Les paroles insolentes, les actes inutiles, les rires immodérés, les plaintes et les murmures, s'ils sont remarqués ne restent pas impunis. Ils détestent les échecs et les dés; ils ont la chasse en horreur; ils ne trouvent pas dans la poursuite ridicule des oiseaux le plaisir accoutumé. Ils évitent et abominent les mimes, les magiciens et les jongleurs, les chansons lestée et les soties. Ils se coupent les cheveux ras, sachant de par l’Apôtre que c'est une ignominie pour un homme de soigner sa chevelure. On ne les voit jamais peignés, rarement lavés, la barbe hirsute, puants de poussière, maculés par leur harnais et par la chaleur.
Certains historiens ont pensé que saint Bernard en brossant ce tableau, laissait aller son imagination et idéalisait les Templiers. Mais non : tout invite à croire que ceux-ci se présentèrent longtemps sous cette forme. Dans leurs règles, bien postérieures, on relève des dispositions pour la coupe des cheveux, les interdictions de chasse et de jeux — correspondant aux propos de saint Bernard.
Évidemment, deux siècles plus tard, au moment de leur procès, les Templiers auront beaucoup changé ! Peut-on s'en étonner ? Mêlés à la vie active, à l'action politique, ils en éprouveront de gros avantages et des inconvénients.
RICHESSE ET ROLE BANCAIRE
Le soutien de saint Bernard et du Vatican va déjà beaucoup contribuer à faire leur gloire, à accroître leur nombre et leurs moyens. En louant leur pauvreté exemplaire, le moine de Clairvaux fera leur richesse !
Avec la deuxième croisade, des dons importants de terres et de biens leur viendront; le pape fixera leur tenue, le « blanc manteau » avec la croix rouge sur le cœur, et leur accordera d'importants privilèges : droit de percevoir des dîmes, c'est-à-dire des impôts locaux, indépendance à l'égard du clergé séculier de l'endroit, possibilité d'établir des églises avec des chapelains relevant directement de Rome.
Parallèlement, le Temple deviendra un office des changes pour les pèlerins, puis une banque.
En effet, grâce à son implantation internationale, ceux qui partaient vers la Terre Sainte, au lieu d'encourir les risques dangereux d'un transport d'argent, faisaient, en Europe, un dépôt dans une maison de l'Ordre et touchaient la somme équivalente en Palestine sur la présentation d'un reçu.
Cette fonction financière devait amener l'Ordre à jouer un rôle proprement bancaire, comme dépositaire de ressources importantes et bien gérées, d'abord en faisant — sous garantie — des avances à certains de ceux qui voulaient aller en Palestine, puis en accordant aux rois des prêts importants qui classeraient le Temple comme une vraie puissance financière internationale.
Intervenant avec beaucoup de circonspection et de précaution, l'Ordre sauvegardera et fera fructifier ses fonds en prenant de solides garanties (ainsi, le roi Jean sans Terre devra déposer, pour assurer son emprunt, une quantité égale d’or, et, vers 1240, l'empereur Baudouin III de Constantinople engagera la «Vraie Croix» pour la même raison), voire en tournant l'interdiction par l'Église du prêt à intérêt grâce à des versements de « dons » des emprunteurs à l'Ordre.
Le Temple semble avoir été poussé sur cette voie moins par calcul spéculatif que par la confiance qu'inspirèrent sa discipline stricte et sa probité. Il lui arriva même d'aider les rois de France, d'Angleterre et de Jérusalem en apportant une caution à leurs emprunts aux grandes banques ordinaires. Et puis, celles-ci allaient connaître une grave crise qui inciterait beaucoup à se tourner vers les Templiers. Comme l’a noté Jules Piquet, la confiance dans les banquiers «se trouva sérieusement atteinte par une série de krachs retentissants à la fin du XIIe siècle, dont le plus important fut celui des banquiers italiens Bonsignari si bien qu'à Venise la profession de banquier fut réglementée d'une façon assez étroite ». D'autre part, « l'Ordre avait sur ses rivaux laïques le gros avantage de constituer une puissance indépendante, non soumise aux autorités locales et jouissant de la protection de Rome sans en accepter 'la tutelle ».
Si cette fonction bancaire enrichira beaucoup l'Ordre, chacun de ses membres ne semble en avoir profité. La règle du Temple porte que si l'on découvre de l'argent dans les effets d'un frère après sa mort, son corps sera privé de tout service funèbre, de toute prière, et mis en terre profane, comme un esclave. Le Maître ne devait pas être traité autrement, si l'on découvrait qu'il avait disposé personnellement, sans informer le chapitre, de sommes non recouvrables.
Le caractère chevaleresque, mi-laïque, mi-ecclésiastique faisait la force du Temple, en le dégageant des plus grosses obligations, en lui conférant une exceptionnelle liberté.
Mais pour juger l'évolution du Temple, il faut d'abord examiner son implantation dans une société elle-même naissante, celle du royaume de Jérusalem, jusqu'à la perte de sa capitale en 1187.
LA GLOIRE ET LA FORCE
On pourrait dire que la monarchie de Jérusalem est sans doute la plus républicaine et la plus démocratique de son temps. Certes, il y a une aristocratie au sens propre du terme, c'est-à-dire des collectivités familiales ou professionnelles ayant des privilèges, des droits et des obligations (mais sous le nom de caste, de religion, de parti ou de trust ne revoit-on pas cela sous tous les régimes et dans tous les temps ?). Ici, ce sont les barons, qui ont des charges militaires pour les territoires qu'ils détiennent, et, sur un autre plan, les fermiers généraux, ceux de la tannerie, de la boucherie et de la teinturerie.
Il n'empêche que le roi a des pouvoirs limités, qu'il doit en référer au parlement groupant barons et bourgeois, pour les décisions importantes, notamment fiscales. Au XIIe siècle, une organisation du balayage des rues sera considérée comme illégale parce que promulguée sans consultation du parlement.
Au surplus, il n'y avait pas de serfs : les paysans étaient assez libres. Respectant l'antique tradition locale, chaque village ou hameau possédait des terres réparties en raison du nombre des membres de la famille et des charrues.
Enfin, comme les Occidentaux qui s’établissaient là demeuraient en minorité, on respectait, pour l'exercice de la justice, les croyances et les races. Les Assises de la Cour des Bourgeois spécifiaient qu'en cas de procès, le Juif devait prêter serment sur la Torah, le Sarrasin sur le Coran, le Samaritain sur «les cinq livres de Moïse » (le Pentateuque) , tandis que l'arménien, le Monophysite syrien, le Grec, le Nestorien, le copte Jacobin, l'Abyssin et tous les Francs le feraient sur l'Évangile. Bref, chaque communauté se trouverait respectée. Pour les édifices religieux on appliquerait souvent le simultaneum, c'est-à-dire l'usage par des religions différentes.
Cette souple articulation et cet accommodement porteraient leurs fruits. Ce n'est pas des indigènes incrustés que viendraient les difficultés.
Seulement, comme dans toute société en formation, les éléments générateurs — ici venus de l'extérieur – une fois bien établis, entendraient renforcer leur position. D'où rivalités, controverses et heurts entre Occidentaux.
Le destin de ce Proche-Orient était de ne jamais connaître de profonde agglomération, d'unité, de rester un carrefour enchevêtré, un lieu où des religions prendraient et reprendraient un souffle inextinguible.
Si le jeune royaume de Jérusalem s'était adapté aux conditions de vie du territoire, il avait également affirmé son caractère sacré. Électif au départ, le trône était vite devenu héréditaire.
Dans la cérémonie du sacre, le nouveau roi se présentait d'abord à l'église du Saint-Sépulcre (plus tard, la cathédrale de Tyr) et là, devant le clergé, prêtait serment de défendre, contre tous, le patriarche de son église, ainsi que les lois, coutumes et franchises du royaume Le patriarche répondait au roi en lui donnant un baiser et en jurant de maintenir sa couronne. Et le nouveau souverain, après avoir été acclamé par le peuple et avoir entendu un Te Deum, gagnait le chœur accompagné de ses barons portant la couronne et la pomme d'or qui signifie la terre du royaume, son connétable tenant la bannière royale (le gonfanon) et le sénéchal ayant le sceptre. On oignait du Saint Chrême le monarque agenouillé, on lui ceignait l’épée, on lui posait son anneau royal, et on lui remettait la couronne, le sceptre et la pomme d'or. Les prélats criaient : Vivat rex in bona prosperitate. Après quoi, la messe reprenait, le nouveau roi communiait, puis, en grand cortège, il allait déposer sa couronne au Templum Domini, comme une offrande, là où l'enfant Jésus avait été offert à Dieu. Enfin, le nouveau monarque se rendait au Temple de Salomon, celui qu'occupaient les Templiers, où il prenait part à un banquet.
Pareil cérémonial fait bien ressortir l'aspect religieux, au départ, de la royauté de Jérusalem (pour recevoir l'onction, le roi était habillé comme un diacre), et la place donnée aux Templiers, place qui montre à la fois leur importance et leur indépendance. Ils sont en marge...
STYLE DE VIE
Le Temple se présentait à Jérusalem comme une ville dans la ville. Il occupait la mosquée El Aksa et celle de Koubet-es-Sakhra qu'on appelait alors le Temple de Salomon, ce qui avait suscité le nom de Militia Templi, Frères du Temple ou Templiers. En dessous se trouvait aménagé un vaste souterrain qu'on nommait écuries de Salomon. Les décrivant dans son livre (Egypte et Palestine) publié en 1896, Delmas dit : « C'est une construction du genre colossal, de quatre-vingt-trois mètres de long sur soixante de large, composée de treize voûtes à berceau soutenues par quatre-vingt-trois piliers dont quelques-uns sont monolithes ».
Pareil souterrain étonna Jean de Wirztburg, le croisé allemand qui écrivit sur ses carnets : « On voit une écurie d'une capacité si merveilleuse et si grande, qu'elle peut loger plus de deux mille chevaux ou mille cinq cents chameaux »
Pour les hommes reçus, le réfectoire qu'on appelait le Palais ne devait pas être moins imposant Dans sa vaste salle voûtée à colonnes, les murs — comme ceux des églises du Temple — portaient des trophées d'armes : des épées, des heaumes damasquinés, des boucliers peints, des cottes de mailles dorées pris à l'ennemi, mais aucune statue. Les repas se déroulaient en silence, et chacun prenait, soin de laisser des restes pour nourrir des mendiants. Quand un frère mourait, un pauvre mangeait pendant quarante jours la part-du défunt.
Le logement variait selon le grade et la fonction. Les chevaliers se trouvaient dans des cellules donnant sur le même couloir, et les sergents dans des dortoirs.
Ces éléments de base, chevaliers et sergents, se distinguaient les uns des autres par la naissance. Pour être admis, les premiers devaient pouvoir assurer qu'ils étaient bien « fils de chevalier et de dame », tandis qu'on demandait seulement à ceux qui voulaient être sergents s'ils étaient des « hommes libres ». c'est-à-dire non serfs d'un seigneur pouvant les réclamer.
Les moyens de combat qui leur revenaient étaient aussi différents. Selon les « retrais » (statut), chaque chevalier avait le droit de posséder un écuyer et trois chevaux. Son écuyer pouvait être à gages ou, comme dit la règle, servir « de son bon gré à la charité », mais dans ce cas « le frère ne le doit battre por nule colpe (faute) que il face ». Quant au sergent, s'il se trouvait à peu près armé comme le chevalier, il devait, en revanche, se contenter d'un cheval et, privé en campagne, de tente et de chaudron, dormir au plein air, en prenant ses repas avec les Autres.
Seuls, parmi les sergents, le frère-cuisinier et le maréchal-ferrant du couvent, le sous-maréchal et le gonfanonier gardaient le droit d'avoir deux chevaux et un écuyer.
Le gonfanonier tenait une place particulièrement importante : il devait engager, commander, payer les écuyers, et les diriger en bataille avec un étendard (gonfanon).
Cet étendard ne se confond pas avec celui de l'Ordre, le fameux « baussant » auquel certains commentateurs ont voulu donner une signification fantaisiste (y voir une esquisse de beaucéant) alors que le mot marque simplement la composition de deux couleurs : le noir et le blanc. Un des amis des Templiers, Jacques de Vitry, racontera même pourquoi ils ont adopté ces deux couleurs : pour signifier qu'ils sont francs et bienveillants pour leurs amis noirs et terribles pour leurs ennemis. Des lions en guerre, des agneaux en paix. Plus tard, ils ajouteront une croix de gueules brochant sur le tout.
A côté de ces combattants occidentaux se trouvaient les Turcoples, troupes légères auxiliaires composées d'indigènes — de musulmans convertis, d'esclaves affranchis — qui avaient un chef particulier, le Turcoplies dépendant directement du Maître et du Maréchal du Temple. Les soldats Turcoples recevaient une solde et ne devaient, lors de leur engagement, que fournir des harnais.
Au-dessus de tous les simples combattants, il y avait les commandeurs des maisons aux responsabilités locales, comme leur nom l'indique, et aux pouvoirs limités ainsi que les commandeurs des chevaliers. Enfin, les officiers intérieurs importants; le Commandeur de la terre et royaume de Jérusalem, qui assurait la trésorerie et l'administration de la première province de l'Ordre ; le Commandeur de la cité de Jérusalem, qui veillait sur les pèlerins de Terre Sainte et assurait leur ravitaillement; enfin, les commandeurs des régions importantes : ceux d'Antioche, de France, du Poitou, d'Angleterre, d'Aragon, du Portugal, de Pouilles et de Hongrie.
Au sommet, les trois personnages décisifs de l'Ordre en Orient étaient le Maréchal qui disposait des armes et des chevaux, le Sénéchal qui secondait le chef suprême : le Maître.
Arrêtons-nous à ce dernier. Car si l’on peut relever dans la règle du Temple d'autres détails sur la hiérarchie de l’Ordre et l'organisation des fonctions, il s'agit là surtout de simples modalités pratiques comme tout organisme collectif en implique.
Comme le soulignait déjà Henri Curzon, le Grand Maître était un souverain certes très puissant, mais non pas absolu. Certes, la règle dit qu'il doit tenir en la main le baston et la verge, c'est-à-dire le sceptre et l'épée, le pouvoir moral et le pouvoir politique. Mais, en vérité, s'il pouvait disposer d'une partie des ressources financières, il n'en demeurait pas moins pour la plupart des questions importantes — comme céder une terre, assumer la chargé d'un château, décider une attaque ou toi armistice — obligé de Consulter son chapitre ou son Conseil, et de se soumettre à l'avis de la majorité.
Dans l'exercice de ses fonctions, le Maître était assisté de deux frères chevaliers de rang assez notable. Il possédait quatre chevaux, et sa « maison » se composait d'un frère chapelain, d'un clerc disposant de trois chevaux, d'un frère sergent avec deux chevaux, d'un « écrivain sarrasinois », servant notamment d'interprète, d'un turcople, d'un maréchal-ferrant, d'un cuisinier et enfin de deux « garçons à pied » chargés d'une monture d'élite, réservée pour les combats : le cheval « turcoman ».
Bref, le Maître ne manquait pas de moyens militaires et matériels, mais rien ne marquait son autorité, eu son caractère spirituel. Il apparaissait d'abord comme un « dux bellorum » à la manière du légendaire roi Arthur...
Le mode électoral prévu par la règle ne manquait pas de précision. La nouvelle de la mort du Maître était envoyée à tous les commandeurs des provinces, avec ordre de venir assister le Conseil pour les élections. Car il fallait plusieurs tours avant d'arriver à celui du Maître.
Le premier était celui du Grand Commandeur intérimaire, adopté par la majorité des principaux dignitaires de l'Ordre. Après quoi, l'élu soumettait à ceux-ci plusieurs noms afin de leur faire choisir le Commandeur de l'élection et son adjoint; les deux devaient avoir une bonne connaissance de la vie locale de l'Ordre.
Les deux élus passaient la nuit dans la chapelle à prier, à examiner « l'affaire ». A midi, ils choisissaient deux autres électeurs; puis, tous les quatre réunis s'entendaient pour en nommer deux autres, et ainsi de suite jusqu'à être douze électeurs en prenant soin d'y compter toujours huit chevaliers et quatre sergents. Sitôt promus, les douze se réunissaient afin d'élire un treizième compagnon, lequel devait être chapelain pour refléter Jésus-Christ et ses douze apôtres.
Après s'être présentés devant le chapitre, les treize se retiraient, délibéraient secrètement et, à la majorité simple, élisaient un nouveau Maître. Sitôt adopté, le nom de celui-ci était communiqué au chapitre assemblé. Là, le Commandeur de l'élection, après avoir demandé l'approbation de l'assistance, faisait venir l'élu et le proclamait Maître. Aussitôt celui-ci se trouvait porté triomphalement à l’église où l'on chantait un grand Te Deum. .
A côté des questions de personnes, quels considérant pesaient le plus dans cette élection ? Le souci de maintenir l'esprit de l'Ordre venait-il avant celui d'augmenter son pouvoir ? Surtout dans une société craquelante comme celle du royaume de Jérusalem, on peut penser que les deux préoccupations se mêlaient comme dans les romans de chevalerie où la quête du Graal était une épreuve à la fois de force, de courage et de spiritualité. Il fallait s'implanter sur la terre, dans la société, avant de connaître les avantages et les secrets de l'initiation. Après la perspective de la fin des temps au début du XIe, le XIIe siècle s'employait à établir une liaison entre l'immédiat et l'au-delà. En face de la retraite de l'ermite, le chevalier cherchait une voie de salut dans la société telle qu'elle se présentait à lui. Comme l'a souligné Marc Bloch, si l'on parlait de « l'ordre » chevaleresque, c'était en entendant par ordo « une division de la société, temporelle aussi bien qu'ecclésiastique. Mais une division régulière, nettement délimitée, conforme au plan divin ».
Certes, l'on ne peut tenir tous les chevaliers — à commencer par ceux du Temple — comme inspirés par des préoccupations religieuses. Pour certains religieux de l'Ordre, il s'agissait d'accommoder leur action dans ce bas monde, voire leurs passions personnelles et leur volonté de puissance, avec le devoir religieux et les forces établies.
En 1187, profitant des divisions qui régnaient chez les chefs chrétiens, Saladin, le plus puissant des princes musulmans, s'empara de Jérusalem. La principale bataille se déroula aux abords de Tibériade, sur la butte de Hattin. Responsable d'une manœuvre catastrophique, le Maître du Temple, Gérard de Ridfort, devait, par la suite, inciter les chevaliers résistant à Gaza et dans les forts voisins, à capituler. Saladin n'avait-il pas promis aux assiégés qu'ils seraient libres, s’ils se rendaient ?
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
la deuxieme partie de l'article d'Albert Ollivier:
Les templiers: déclin et chute de l'ordre du temple
- Virage politique de Philippe le Bel.
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