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Rennes le chateau

L'AA cléricale: une société secrète catholique de Toulouse.


Samedi 21 Février 2009
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Faut-il arrêter là l’énumération de ce qu'il est possible de savoir ou de conjecturer sur l'existence et sur l'activité de la Compagnie du Saint-Sacrement à Toulouse ? M. le comte Begouen vient de publier des documents qui induisent fort en tentation d'esquisser quelques hypothèses nouvelles. L'AA de Toulouse, qu'il nous présente de si intéressante façon, est une société secrète dont on aimerait à préciser les relations avec celle du Saint-Sacrement (1). A-t-elle été pour celle-ci une sorte de succursale, où bien tout simplement une collaboratrice indépendante, ou enfin une rivale ?


l'Aa se recrute exactement comme la Compagnie du Saint-Sacrement. Son comité directeur a, par exemple, jeté les yeux sur un jeune homme qu'il voudrait associer à ses travaux. Un confrère est chargé de le tâter. Un jour, au cours d'une promenade, après quelques paroles sur ¬des matières indifférentes, ce confrère amènera adroitement la conversation sur ce qui le préoccupe. Il insinuera qu'il a ouï parler d'associations où des messieurs se rencontrent pour se porter mutuellement du bien et il dira que ces associations, si elles existent, sont bien propres à nourrir la piété. Il verra quelle impression fait cet entretien. Si les objections sont trop fortes, il n'insistera pas. II pourra même ajou1er que Ton paraît bien éloigné de pareilles pratiques », et il détournera la conversation. Si l'entretien tourne autrement, il ne révélera que peu à peu, et finalement sous la promesse du secret le plus absolu, l'existence de la société. C'est bien là le « Saint-Sacrement » et ses allures (2). D'autre part, on ne peut pas ne pas être frappé par ce fait : le fondateur de l'AA de Toulouse est un membre éminent de la Compagnie du Saint-Sacrement, Vincent de Meur. C'est le 17 mai 1658 qu'avec le P. Ferrier, jésuite, il a établi cette assemblée d'amis qui, primitivement, comprenait des laïques et des ecclésiastiques. Si ce personnage n'a pas créé vraiment une succursale de la Compagnie du Saint-Sacrement, il paraît paradoxal qu'il ait suscité à celle-ci une rivale. C'est bien là la première pensée qui se présente à l'esprit.
Elle se trouve fortifiée par d'autres constatations. L'AA de Toulouse semble avoir bien des préoccupations en commun avec la Compagnie du Saint-Sacrement. On lit, par exemple, dans les Annales de d'Argenson : « Le 22" de ce mois (août 1664) elle (l'assemblée des officiers de la Compagnie) fut chez M. de la Chapelle-Pajot, où il fut rapporté que M. de Meur était parti avec trente missionnaires pour aller faire une mission en Poitou dont on avait souvent parlé dans les assemblées et à laquelle la Compagnie avait beaucoup contribué. C'est une des plus éclatantes missions qui se soient faites en ce temps-là. Dans cette assemblée, on donna avis du retour de M. de Bourges arrivé de Siam avec des lettres de MM. les évêques d'Héliopolis et de Bérite (3)... » On reparle de ces deux sujets dans les séances suivantes. Or, l’AA de Paris, écrivant le 18 janvier 1665 à celle de Toulouse pour lui résumer les principaux événements de l'année écoulée, lui signale les « missions dans le Poitou avec des fruits merveilleux », annonce que « M. de Bourges apporte des nouvelles de la Chine » et ajoute que « Mgr d'Héliopolis demande des confrères » (4).
A la communauté des ambitions conquérantes s'ajoute celle des dangers courus. Le 30 janvier 1662, l'Aa de Paris explique à celle de Toulouse les retards de sa correspondance et lui parle de « surprises fâcheuses qui ont obligé à changer le lieu des réunions » (5). Et cela rappelle singulièrement les transes de la Compagnie du Saint-Sacrement qui multiplie, à ce même moment, les précautions pour n'être point découverte (6). Il semble bien que les documents publiés par le comte Begouen, en nous introduisant dans l'AA de Toulouse, nous ramènent au « Saint-Sacrement ».
Cette impression, qui s'impose dès l'abord, n'est peut-être pas aussi juste qu'on serait tenté de le croire. Du moins, les choses sont plus compliquées.
On pourrait supposer que Vincent de Meur a voulu fonder un milieu de piété vivante et d'œuvres actives dans lequel la Compagnie du Saint-Sacrement se recruterait. De fait, il est souvent arrivé que, dans telle ou telle ville, la Compagnie du Saint-Sacrement tirait les plus zélés de ses membres d'une autre société existant à côté d'elle. C'était le cas à Grenoble où la plupart des confrères venaient des congrégations fondées par les jésuites, surtout de celle des nobles ou Messieurs, dite encore de la Purification de la Sainte-Vierge, sans doute aussi de celle des « Grands Artisans » ou Bourgeois, dite de l'Assomption (7). L'AA n'aurait-elle pas été destinée, au moins en partie, à jouer le même rôle à Toulouse ?
Mais il faut alors remarquer qu'elle se fonde chez les jésuites et qu'elle est entièrement sous leur direction. Si Vincent de Meur et ses amis créent un centre de recrutement pour la Compagnie et si la Compagnie se décide à y chercher ses membres, ils lancent l'œuvre dans une direction déterminée. La Compagnie ne renouvellera plus son personnel que dans un milieu sur lequel les jésuites ont la haute main.
Du coup, il est permis de se demander s'il n'y a point ici la trace d'un effort qui, depuis quelques années, se poursuivait de façon systématique et qui avait pour but de substituer peu à peu, dans la Compagnie du Saint-Sacrement, l'influence de la Société de Jésus à celle de l'Oratoire.
Au début, la Compagnie a des liens incontestables avec l'Oratoire. Un de ses fondateurs est le P. de Condren. Ce sont des maisons de l'Oratoire qui, dans beaucoup de villes, abritent les succursales naissantes de la Compagnie. Les Oratoriens sont nombreux parmi les confrères. Et cela n'est pas contraire à l'article des statuts qui n'admet dans la Compagnie que des « ecclésiastiques séculiers » : les Oratoriens se défendent d'être des religieux, ils déclarent qu'ils ne sont-que des prêtres associés et soumis à la hiérarchie. Mais un jour vient où les jésuites prennent ombrage de leur influence dans une œuvre qui se développe avec des proportions imprévues. Ce n'est pas seulement la rivalité d'un ordre contre un autre. C'est une lutte d'idées et de doctrines. Les Oratoriens sont souvent suspects de complaisance pour le jansénisme. Un travail sourd est provoqué dans la Compagnie, et il tend à pousser dehors les membres de l'Oratoire. Le moyen le plus simple pour les exclure fut de donner une définition plus étroite du mot « ecclésiastique séculier » : « Le mot, dit d'Argenson, se trouva équivoque à l'égard de plusieurs prêtres qui se retirent dans des congrégations, où il n'y a aucun vœu qui les prive de la succession de leurs parents. C'est ce qui donna lieu à l'explication qu'on en fit le 5 d'août 1649. Et on jugea que l'ecclésiastique séculier était celui qui n'était attaché à aucune communauté soumise à un général. Cette explication fut approuvée et communiquée à toutes les Compagnies qui étaient formées dès lors, et aux nouvelles qui s'établirent depuis (8). » A partir de cette date, aucun membre de l'Oratoire n'est plus admis dans la Compagnie.
Un travail parallèle à celui-là consiste à créer des milieux d'inspiration moins douteuse où la Compagnie se recrutera. Vincent de Meur y participe pour sa part. Il est un élève chéri du P. Bagot. Sa thèse de doctorat est une attaque passionnée contre les hérésies du jour : « Le premier, dit l'abbé Tresvaux, il soutint que ceux qui niaient que les cinq propositions condamnées se trouvassent dans Jansénius étaient schismatiques (9). » La création des AA a certainement, entre autres buts, celui de combattre dans les séminaires les « mauvaises doctrines ». Elle doit servir aussi à préparer pour la Compagnie du Saint-Sacrement des sujets dignes de servir la bonne cause (10).
Il ne faut pas s'étonner qu'il ait le souci d'organiser, en collaboration avec le P. Ferrier, une AA dans la ville de Toulouse. La Compagnie du lieu n'est point sans susciter quelques soupçons. Elle a des accointances avec les fils de M. de Bérulle et avec les tenants de Port-Royal. La paroisse de la Dalbade, à laquelle appartiennent bien des confrères, est confiée à l'Oratoire. Celle de Saint-Etienne, où les confrères ne sont pas moins nombreux, est soumise à l'influence de Gabriel de Ciron que l'on compte parmi les amis des jansénistes. La Compagnie de Toulouse risque fort de devenir une citadelle d'hérésie. Il est naturel d'établir, à son côté, un autre cénacle occulte dont on se servira pour la purifier et, au besoin, pour l'annihiler.
Quelles ont été les relations exactes des deux sociétés secrètes ? Elles n'ont pas dû être cordiales. On sait avec quel acharnement ou a dénoncé et combattu l'Institut des Filles de l'Enfance, cette création de Giron tout autant que de Mme de Moudonville. Ses grands adversaires ont été les jésuites. L'AA fondée sons leur inspiration n'a certainement pas eu de bienveillance pour la maison qu'il s'agissait de fermer. Or, parmi ses sept premiers membres, M. le comte Begouen croit reconnaître — et sa- conjecture a beaucoup de vraisemblance — l'abbé de Sabasan qui, devenu curé de Mont-astruc, s'est distingué parmi les plus fougueux ennemis des Filles de l'Enfance. S'il est permis de conjecturer que l'AA, dans certains endroits, a vivifié le « Saint-Sacrement » et a prolongé son existence, il est probable qu'à Toulouse, ne pouvant avoir raison de l'obstination irréductible de quelques confrères, elle n'a réussi qu'à tuer la Compagnie de cette ville.
A quel moment celle-ci s'est-elle résignée à disparaître ? M. l'abbé Auguste suppose qu'elle ne dura pas au-delà de 1670. Il n'y a, d'après lui, qu'à jeter un coup d'œil sur les archives de la Grave pour voir que l'œuvre, jadis fondée par la Compagnie, n'a plus les moyens de vivre. Le 19 décembre 1669, le boulanger, à qui l'on doit 2.000 livres, menace de ne plus fournir de pain si l'on ne règle cette dette ; et, le 26 février 1670, les directeurs de l'hôpital général écrivent, dans leurs procès-verbaux, cette phrase mélancolique : « Arrêté vu l'extrême nécessité, et qu'il n'y a aucun fonds présent pour faire subsister les pauvres, qu'on est prêt à les renvoyer hors pour n'y avoir de quoi les nourrir ni personne qui veuille faire de nouvelles avances (11). » Sans nul doute la Compagnie qui avait organisé l'Aumône générale et décidé le « renfermement des mendiants » est déjà morte ou en train de mourir (12).
Ainsi se termine cette histoire. Au milieu de beaucoup de faits acquis, elle contient encore bien des hypothèses. C'est merveille, pourtant, de pouvoir distinguer déjà tant de détails d'une activité qui a voulu être absolument ignorée et dont le secret ne commence à être percé qu'après deux siècles et demi. On appelle de ses vœux le jour où ceux qui détiennent les documents décisifs se résoudront à les publier et permettront de substituer aux conjectures les plus vraisemblables des certitudes modestes.

Notes:

(1) De curieuses révélations ont été faites, sur cette société, il y a quinze ou vingt ans, dans une plaquette à peu près introuvable dont voici le titre complet et étrange : Une société secrète d’ecclésiastiques aux dix-septième et dix-huitième siècles. — L'AA CLERICALE. — Son histoire, ses statuts, ses mystères, avec l'épigraphe : Secretum prodere noli. — A MYSTERIOPOLIS, chez Jean de l'Arcane, libraire de la Société, rue des Trois-Cavernes, au Sigalion dans l’arrière-boutique. MDCCCXCIII. — avec permission. Cette plaquette — dont la feuille de garde porte la mention : « tiré à cent exemplaires, aucun ne sera vendu» — a causé, paraît-il, une certaine émotion parmi les rares initiés auxquels elle est parvenue. L'auteur a, eu entre les mains des documents de premier ordre ; mais il ne dit ni où ils sont ni en quoi ils consistent. Le comte Begouen a pu consulter les papiers de l'AA de Toulouse depuis le milieu du dix-septième siècle : « Ils renferment, dit-il, les procès-verbaux des réunions, les lettres écrites par des membres de l'AA ou des circulaires émanant des assemblées formées dans d'autres villes, des annales relatant les traits de piété ou d'édification, et enfin le livre d'or, c'est-à-dire les noms de treize cents ecclésiastiques toulousains qui en ont fait partie. » Ce qu'il a tiré de ces documents, dont il faut souhaiter la publication intégrale, est d'un intérêt palpitant. Son livre est intitulé : Une. Société secrète, émule de la Compagnie du Saint-Sacrement. — L'AA de Toulouse au XVIIème et XVIIIème siècles, d'après des documents inédits. —Pa¬ris, Aug. Picard ; Toulouse, Edouard Privât, 1913. — Ou trouvera des détails nouveaux et précis, et aussi l'indication d'autres problèmes qui surgissent, dans une publication de M. l'abbé Auguste, parue durant l'impression du présent travail : Les Sociétés secrètes catholiques au XVIIème siècle et H.-M. Boudou, grand-archidiacre d'Evreux, Paris, Aug. Picard, 1913.
(2) Comte Begouen, p. 88, 89. Cf. la Cabale des Devots, p. 248-250. — A quel point le secret est « l'âme » de l'AA, les articles suivants des statuts le disent suffisamment. Tous les mots doivent être pesés : « 7° M. le Supérieur, craignant avec raison les effets funestes qui résulteraient de la découverte ou même du simple soupçon de la Société, la dissout ipso facto dès qu'il sera fait à un associé une question à laquelle celui-ci ne pourrait répondre sans convenir de l'existence de ladite Société ou sans blesser la vérité. Ainsi l'associé interrogé pourra et devra répondre, sans hésiter ou sans craindre de mentir, qu'il n'existe point de Société... Il donnera aussitôt avis au Directeur de ce qui lui est arrivé, afin que celui-ci ait recours à M. le Supérieur pour la réhabilitation de la Société qui n'existe plus. « 8° La même dissolution de la Société aura lieu si jamais il arrive à un associé de commettre, soit par sa faute, soit involontairement, quelque indiscrétion qui fût de nature à compromettre le secret... Dans ce cas, l'associé fera part aussitôt de son indiscrétion au Directeur, par une lettre anonyme s'il le veut... »
(3) Cf. Comte H. Begouen, op. cit, p. 58, 59.
(4) Annales, p. 534. Pallu, évêque d'Héliopolis, et Pierre de la Motte-Lambert, évêque de Berythe.
(5) Comte Begouen, op. cit., p. 93-94, 109-110.
(6) Comte Begouen, op. cit., p. 108-109.
(7) Annales, p. 223, 224.
(8) Cf. Cabale des Dévots, p. 247.
(9) Annales, p. 45. Cf. p. 1U-115.
(10) Vie des Saints de Bretagne et des personnes d'une éminente piété, art. de Meur.
(11) Cette pensée est si naturelle qu'elle se présente à l'esprit de d'Argenson lorsque, en 1695, exhortant l'archevêque de Paris, à reconstituer la Compagnie du Saint-Sacrement, il lui indique les milieux où il pourra la recruter : « II se trouvera des sujets, dit-il, dans les congrégations des jésuites, tant de la Maison professe que du Noviciat, surtout parmi ceux qu'on appelle de l'assemblée secrète qui ont presque tous l'esprit qu'il faut avoir dans la Compagnie... » (Annales, p. 266). Il est bien malaisé de ne pas voir une AA dans l'association des jeunes amis que le P. Bagot avait formée en 1646, à Paris. Le comte Begouen, s'appuyant sur des témoignages intéressants, y verrait même la première, en date, des AA. Elle ne pratiquait pas encore le secret absolu qui vers 1658 devint de règle chez toutes. Qui sait si cette règle n'a pas été établie par Vincent de Meur ? En tout cas, il est certain que cette AA ne tarda pas à peupler de ses membres la Compagnie de Paris (Voir la Cabale des Dévots, p. 151). Beaucoup de ses membres les plus en vue, François de Laval, Ango de Maizerets, Boudon, etc., ont fait partie de l'Hermitage de M. de Bernières, c'est-à-dire de la Compagnie de Caen. Dans cette ville, l'AA et la Compagnie vivent côte à côte, sans se confondre et en se prêtant un mutuel appui. L'abbé Charles Du Four, dont le fameux Mémoire, en 1660, déchaîna l'orage sur la Compagnie du Saint-Sacrement, a très bien vu que les deux sociétés étaient à la fois distinctes l'une de l'autre et en rapport l'une avec l'autre. M. le comte Begouen me signale que Pallu, l'évêque d'Héliopolis, fait partie, en même temps, de l'AA et de la Compagnie de Tours, ainsi qu'il appert des procès-verbaux qu'il a découverts et qu'il va publier.
(12) Abbé Auguste, op. cit., p. 106.
(13) Après la disparition de la Compagnie du Saint-Sacrement c'est un jésuite, le P. Guévarre, qui prend la direction de la lutte contre la mendicité et le vagabondage et donne une impulsion nouvelle aux « hôpitaux généraux » en danger de péricliter partout. Il y met tant de zèle que les historiens sont parfois tentés de ne pas voir ce qui s'est fait avant lui. Cf. Paultre, op. cit. et Ch. Joret, le P. Guévarre et les bureaux de charité du dix-septième siècle, Toulouse, 1889.

Source:

Une société secrète au XVIIème siècle, La compagnie du très Saint-Sacrement de l'Autel à Toulouse, Raoul Allier, Paris, 1914, pp 75-86.

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