Rennes le chateau

ÉTUDE HISTORIQUE SUR LE HAUT-RAZÉS


Mercredi 20 Janvier 2010
Louis Fédié, 1878
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Retracer l'historique d'une contrée, en n’ayant, souvent, à consulter que des traditions tronquées et des lambeaux de ruines, c’est entreprendre, en petit, le travail de Cuvier reconstituant un monde antédiluvien avec des débris de fossiles.


ÉTUDE HISTORIQUE SUR  LE  HAUT-RAZÉS
La contrée désignée sous le nom de Haut-Razès comprend ce pâté de montagnes borné au levant par la partie culminante des Corbières, au couchant par la chaîne qui sépare l'Aude de l'Ariège, au midi par les Pyrénées, et au nord par le Bas-Razès et le pays de Carcassonne. Chaque époque a marqué son empreinte sur ce petit coin de terre : chaque nationalité y a laissé sa trace. Mais ces empreintes sont presque entièrement effacées, ces traces sont à peine visibles, même pour le chercheur qui, aimant à feuilleter ce grand album de l'humanité, qu'on appelle le passé, essaye de renouer la chaîne des siècles écoulés. Les documents authentiques faisant complètement défaut pour les temps reculés, il faut recueillir, avec soin, les moindres indices, une parcelle de ruines, une tradition locale souvent tronquée, un lambeau d'idiome, un reste de coutume; et de ces éléments épars essayer de composer un ensemble, un tableau qui représente à l'imagination une époque effacée. Telle est la tâche que s'impose un écrivain en recherchant les diverses phases historiques d'un pays qui, fondu dans une grande province, n'a jamais eu d'histoire particulière. Tel est le travail que nous avons entrepris.

Age antéhistorique.

L'époque dite celtique, correspondant à ces temps reculés et si peu connus où la Gaule était encore indépendante, est marquée sur un point de la contrée dont nous nous entretenons par un monument mégalithique.

Ce monument consiste en une pierre-levée qui existe sur le territoire de la commune de Peyrolles, et qu'on appelle: La Pierre-Droite. Cette pierre, que le marteau ou le ciseau n'ont jamais touchée, affecte la forme d'un obélisque tronqué et légèrement incliné. Elle mesure à peu près deux mètres quatre-vingt centimètres de hauteur, et sa circonférence est de deux mètres. Cette masse de calcaire a résisté à l'action du temps, et paraît n'avoir rien perdu de sa forme primitive. Sa base est comme celle d'un tronc d'arbre au niveau du sol : on dirait qu'elle a poussé des racines. Son sommet est presque arrondi mais irrégulièrement. Cette pierre se dresse le long de l'ancien chemin vicinal d'Arques à Couiza. Elle est à environ trois cents mètres de distance de la rivière de Réalsés, dont elle est séparée par la route départementale des Corbières. Diverses circonstances semblent prouver que cette pierre est un monument celtique. Ce n'est ni une borne milliaire, ni une marque de division territoriale entre deux communes ou deux seigneuries. D'un autre côté, nous nous appuyons pour soutenir notre assertion sur l’étymologie du nom de la commune de Peyrolles, que nous faisons dériver des mots Peyra Olla qui, dans le latin barbare usité au moyen âge, signifieraient : Pierre urne funéraire. En dehors de cette considération, qui nous paraît avoir une certaine importance, il est bon de constater que celte pierre-levée, ce dolmen, se dresse dans un site assez sauvage, autrefois couvert d'épaisses forêts de chêne que l'on n'a pu encore parvenir à détruire, sur un terrain parsemé de fortes couches de calcaire qui, surtout aux abords de la rivière, forment encore de nombreuses cavités, dont quelques-unes devaient être autre fois assez vastes et pouvaient offrir un abri à ces populations primitives dont les besoins étaient si restreints. Serait facile de signaler des coutumes bizarres fort anciennes; mais il est impossible d'en constater exactement l'origine.

Enfin il nous reste à examiner si dans le domaine de la tradition et de la légende nous pourrons recueillir des indices sur l'époque qui est le sujet de nos investigations. Parmi les récits légendaires qui ont cours sur un point isolé de la contrée il en est un qui nous semble présenter un intérêt particulier. Voici cette légende dans toute sa naïveté : On raconte qu'il existait, autrefois, dans le pays des êtres surnaturels, des fées qu'on appelait et qu'on appelle encore :

Las Encantados — Les Enchanteresses.
C'étaient des jeunes filles d'une beauté éblouissante. Qui, couvertes de longues robes blanches ornées de pourpre, et le front ceint d'un cercle d'or, erraient la nuit dans les forêts sous des chênes séculaires, ou-bien s'asseyaient autour d'une fontaine, traçant sur les eaux des signes cabalistiques avec leurs baguettes d'ébène. Parfois on les avait surprises étendant, au clair de la lune, des pièces de linge qu'elles avaient plongées dans le bassin de cette fontaine et lessivées avec un battoir d'or. Quand, dans leurs pérégrinations nocturnes, elles franchissaient la lisière des forêts qui leur servaient de demeure et se rapprochaient, par hasard, de quelques unes de ces croix de pierre ou de fer que la foi chrétienne a placées, comme des sentinelles mystiques, aux avenues des villages et aux carrefours des sentiers, elles reculaient avec épouvante et prenaient la fuite. Le jour, elles se tenaient mystérieusement cachées dans leurs demeures souterraines, dans des cavernes profondes, que recelaient les flancs de la montagne qui porte leur nom. Ces cavernes communiquaient, par un passage secret, avec les souterrains du château de Rennes, bâti à proximité de cette montagne.


Nous avons voulu, autant que possible, remonter à l'origine de cette légende. Nous avons donc visité les lieux et nous consignons ici le résultat de nos investigations.

La montagne de Las Encantados domine au midi le territoire de Couiza. A l'est, elle touche au village de Rennes. Elle se compose de deux mamelons parallèles, allant de l'est à l'ouest, et séparés entre eux par un vallon au centre duquel coule la fontaine portant le même nom. Le versant septentrional est parsemé de touffes vivaces de chêne-vert, derniers vestiges d'une épaisse forêt. Le versant méridional se fait remarquer par des déchirures de terrain résultant de nombreux éboulements. Les plateaux supérieurs sont percés de puits donnant accès à des carrières de plâtre. La masse de cette montagne est composée en grande partie de gisements gypseux.
De nombreuses galeries, les unes à ciel-ouvert, les autres fouillées dans le sous-sol, en ont déchiqueté les entrailles. Le percement de ces galeries a souvent mis à découvert des grottes, des cavernes plus ou moins spacieuses, et dont la création s'explique par la filtration permanente des eaux pluviales. Ces eaux pénétrant dans les flancs de la montagne, ont trouvé des solutions de continuité, des cavités que leur action incessante a élargies. Ainsi ont été creusées, dans les temps reculés, de vastes grottes, qui, plus tard, ont disparu en grande partie, détruites par d'énormes écoulements.
Trois points importants se dégagent de ces observations topographiques :
  • Existence à une époque reculée de vastes cavernes dans les flancs d'une montagne appelée la montagne des Êtres surnaturels ;
  •  Existence, à la même époque, d'une forêt de chênes-verts couvrant cette montagne.
  • Existence d'une fontaine située au centre de la montagne et portant le même nom, c'est-à-dire une désignation tout-à-fait caractéristique. Nous avons enfin essayé de nous rendre compte de l'invention de la légende.
Les têtes blanches du pays affirment l'avoir entendu raconter par leurs pères et grand-père, qui la tenaient de leurs aïeux, et toujours sans variantes, tout d'une pièce, comme une tradition sacrée.

 Toutes ces considérations nous font supposer que ces fées, ces enchanteresses, Las Encantados, qui habitaient autrefois la montagne portant leur nom, étaient les prêtresses du culte druidique, ces vierges sacrées des races celtiques, qui, comme les vestales de l'ancienne Rome, avaient leurs attributions et leurs fonctions déterminées. Tout, dans le récit de la légende, jusqu'à la haine que devait inspirer aux prêtresses gauloises l'avènement du christianisme, signalé par des croix plantées dans la campagne, nous donne à penser que le récit légendaire est une tradition historique qui s'est perpétuée, d'âge en âge, dans les communes de Rennes et de Couiza.
Pour les populations rurales les souvenirs intéressant le sol natal sont chose sacrée. Elles les conservent intacts, comme une relique de famille, et les lèguent comme un héritage précieux à leurs descendants. Nous croyons donc devoir considérer cette légende comme un récit historique idéalisé par l'ignorance et la superstition, mais se rattachant à l'existence sur ce sol, à une époque très-reculée, d'un peuple troglodyte de la race gallo-celtique, époque qu'il serait difficile de déterminer, mais qui se rapporte à ces temps désignés par la science archéologique sous le nom d'âge antéhistorique.
 Il n'est pas sans intérêt de faire remarquer que le mythe populaire dont nous venons de parler se retrouve, avec les mêmes détails, à l'extrême frontière d'Espagne, dans une partie du Capcir ou l'on remarque encore des cavernes et des cryptes d'une certaine étendue.

Domination romaine.

On trouve dans le Haut-Razès bien peu de traces authentiques de la domination romaine, et il y aurait sur ce point bien des erreurs à rectifier. Une contrée âpre, montagneuse, couverte d'épaisses forêts, ne pouvait guère tenter un peuple raffiné. Les Romains ne purent avoir l'idée ni d'y fonder une colonie, ni d'y importer leurs mœurs et leurs habitudes, ni d'essayer de s'assimiler une population clairsemée et vivant à l'état sauvage.
Deux mobiles seuls pouvaient les attirer sur cette partie de la Gaule Narbonnaise :
 le besoin de créer dans la vallée Atacienne des points de défense stratégique; le désir de tirer parti des sources thermales si nombreuses dans la haute et basse vallée. C'est sur ces deux points que nous avons dû porter notre attention. Et d'abord, que trouvons-nous dans la contrée en fait de monuments, œuvres d'art,. ou moyens de défense?
On a prétendu reconnaître à Alet les restes d'un pont romain dans une culée et un pilier qui existent sur les bords de l'Aude, en aval de cette ville. 0n a prétendu aussi que le cloître de l'abbaye d'Alet avait été primitivement un temple païen consacré à Diane.
 Enfin on a cru que l'ancien chemin qui reliait le Razès avec le Roussillon, et qu'on appelait chemin de l'Étape, offrait les traces d'une antique voie prétorienne. A l'appui de ces assertions on a invoqué, entre autres preuves, deux faits significatifs: d'abord la découverte de médailles et de monnaies romaines dans la contrée, et en second lieu, la découverte d'un fragment de roue en bronze, ayant fait partie d'un char militaire romain, et qu'on retira du sol, il y a un demi-siècle, en faisant une tranchée sur le chemin de l’Étape, aux approches de Rennes-le-Château.
 Nous ne partageons pas l'opinion que nous venons d'analyser, et nous pensons que les Romains n'ont pas créé des établissements durables dans cette partie des Gaules.
La construction d'un pont monumental, et l'érection d'un temple grandiose à Alet ne s'expliqueraient que s'il avait existé sur ce point une cité gallo-romaine, d'une certaine importance et dont on retrouverait des traces. Or, si ces traces existent, elles n'ont rien d'authentique.
 Les ruines n'ont un langage, une signification, que si on peut leur appliquer une date à peu près certaine. En ce qui concerne la découverte des médailles et monnaies, on ne doit pas perdre de vue que lorsque, au commencement du cinquième siècle, l'empereur Honorius fit cession d'une partie des Gaules aux Visigoths, à la suite d'une alliance de famille avec leur chef, il s'établit entre les deux peuples, jusqu'alors en lutte, des rapports qui amenèrent, naturellement, entre les mains des chefs Visigoths, la possession de monnaies et de médailles appartenant à leurs ennemis de la veille, devenus leurs amis.

 La découverte faite aux environs de Rennes-le-Château, d'un fragment de roue en bronze qui fut déposé, en 1824, au capitole de Toulouse, ne saurait être d'une importance bien significative dans la question.

 En effet, ce n'est pas sur un si faible indice qu'on pourrait établir le passage des légions romaines dans cette partie de la contrée, quand, de la Gaule-Narbonnaise, elles passaient en Ibérie. Tout tend à prouver que le passage des armées conquérantes s'effectuait par la voie prétorienne décrite dans l'itinéraire de l'empereur Antonin, et qui, partant de Narbonne, suivait le littoral de la Méditerranée. Cette route romaine était marquée par des points stratégiques que les historiens et les archéologues ont relevés ; tandis que dans la contrée dont nous nous occupons on ne remarque ni voie romaine ni restes de travaux stratégiques. Mais ce que nous sommes tout disposé à admettre, c'est la découverte et la fréquentation, de la part des Romains, des sources thermales dans la région Sous-Pyrénaïque. Les Romains, qui avaient transformé la partie la plus riche et la plus fertile de la Gaule-Narbonnaise en une seconde Italie, et qui faisaient do l'usage des bains un point important d'hygiène domestique, prodiguèrent des thermes partout où ils trouvaient des sources d'une température supérieure à celle de l'atmosphère. Ils durent être tentés par ce site si pittoresque, par ce bassin si bien abrité, situé aux portes d'Alet, et qu'on appelle Las Escaoudos, les Eaux-Chaudes, et tout nous porte à croire qu'ils firent une station thermale de la source qui se trouve dans ce délicieux vallon.
 De même qu'à Alet, on a trouvé à Rennes-les-Bains des vestiges de thermes qui ont aussi une origine romaine. Nous résumons notre opinion sur la phase historique qui se rattache à la domination romaine dans le Haut-Razès par les deux propositions suivantes : Dans cette contrée, qui était, sinon tout-à-fait conquise, du moins, soumise, les Romains ne créèrent ni cités, ni temples, ni grands travaux publics d'art ou d’utilité. Ils y établirent des stations thermales qu'ils fréquentaient lorsque, pendant la saison d'été, ils quittaient les villes de la Narbonnaise pour chercher un climat plus frais et se livrer à leur goût si prononcé pour les habitudes balnéaires.

Domination visigothique.

L'invasion des Visigoths dans les Gaules ne fut ni une guerre de conquête ni une guerre d'annexion. Ce fut un déplacement, une migration partielle d'un peuple qui, comme une marée montante, franchit les Pyrénées, couvrant les montagnes, les plaines et les vallons.
 C'est un singulier spectacle que nous offre cette époque, ou tant dépeuples divers semblaient s'être donné rendez-vous sur les contrées enclavées dans le grand empire Romain, pour s'en partager les lambeaux. Leur dénombrement semble une confusion. Ce chaos de peuplades armées, ce tumulte inexprimable d'attaques et de résistances, fut le prélude de l'enfantement des nationalités, mais un pareil travail ne se fait pas sans de grands déchirements. Tous ces peuples, les uns pasteurs nomades, les autres agriculteurs, les autres chasseurs de fauves, vivant, les uns sous la tente, ceux-ci sous leurs abris de feuillage, ceux-là dans leurs cavernes, s'agitaient, se groupaient, et comme les Peaux-Rouges des temps modernes, qui semblent avoir conservé leurs traditions, s'élançaient sur le sentier de la guerre vers des horizons inconnus. Et ces migrations armées, heureuses de fouler le sol étranger, tantôt avançant, tantôt reculant, ne demeurèrent plus en repos jusqu'à ce que le souffle invisible qui avait soulevé ces tempêtes d'hommes se calma, peu à peu, sous l'influence du christianisme, sous la parole ardente et généreuse de ces apôtres et de ces martyrs, qui, dans leur mission providentielle, vinrent calmer toutes ces convoitises, apaiser tous ces instincts sanguinaires et préparer, en groupant, sur la terre de son choix, chaque nation et chaque tribu, l'œuvre de la création des sociétés nouvelles sur les ruines des anciennes sociétés païennes.
 L'entrée des Visigoths dans les Gaules date de cette époque où toutes ces peuplades sauvages étaient atteintes de la fièvre de migration. Ils s'établirent sur ce sol, ou une population clairsemée ne pouvait, malgré son courage et son énergie, leur opposer une résistance efficace. Ce n'était pas une armée. C'était une masse compacte de tribus et de familles, vivant sous la tente ou dans les charriots, une bohème errante cherchant un gîte. Peu à peu, le mélange parvint à s'opérer avec les peuplades indigènes. De ce mélange sortit la nationalité Gallo-Gothique.
 Les premiers rois Francs avaient assez à faire que de chasser les Romains des Gaules et de résister aux invasions des Normands. Les contrées avoisinant les Pyrénées étaient bien loin pour que les rois de la race Mérovingienne pussent y porter les armes tant que leur pouvoir n'était pas consolidé. Avant de songer à débarrasser le sol de ces hardis usurpateurs, il fallait travailler à constituer la nouvelle nation Franque. Ce fut là l'œuvre de Clovis. Et, pendant ce temps, Amalric, roi des Visigoths, raffermissait sa puissance dans cette partie des Gaules qui avoisine l'Espagne. Par son mariage avec la fille de Clovis il avait fait consacrer sa domination dans l'Aquitaine.
Cet établissement des Visigoths changea la face de la contrée dont nous nous occupons. A partir de cette époque, correspondant à la fin du cinquième siècle, le Haut-Razès sort, pour ainsi dire, du chaos et semble commencer à avoir une existence propre! Comme Minerve sortant armée du cerveau de Jupiter, ce pays se dresse, formant une famille humaine, un corps homogène, un groupe compacte attaché au sol et prêt à le défendre. L'esprit de sociabilité se forma et se développa, peu à peu, grâce, surtout, à l'influence de l'idée religieuse , si puissante dans ce temps do prosélytisme chrétien.

C'est à cette époque transitoire entre l'expulsion des Romains et l'invasion sarrasine que paraît se rattacher la création de la ville de Reddae ou Rhedae (aujourd'hui modeste village appelé Rennes-le-Château), qui devint la capitale du Reddesium, ou pays de Reddès. L'érection de cette place forte sur ce haut plateau, dominant les montagnes voisines et d'où le regard embrasse un immense horizon, s'explique par diverses considérations. C'était, aussi, un siège bien choisi pour la domination, dans ce pays frontière, permettant, pour ainsi dire, aux Visigoths, d'avoir un pied dans les Gaules et un pied dans l'Espagne leur véritable patrie. La ville de Reddae n'est guère qu'un point à peine perceptible dans l'histoire. Tant de guerres ont passé par là, guerres politiques, guerres de religion , à commencer par celles des Ariens, Jacqueries et attaques des Malandrins, que les ruines elles-mêmes ont disparu. Et puis, qui nous dirait le mot de cette énigme morte ? Qui ferait revivre cette cité entourée d'une triple enceinte de murailles, ainsi que l'attestaient encore, naguère, des restes de substructions, couvrant un plateau aujourd'hui en culture, et que couronne le château de Rennes, diminutif modeste d'une forteresse colossale? Les historiens de la race latine avaient disparu avec la domination Romaine.
Il y a entre eux et les historiens du moyen âge, qui leur succédèrent, une lacune de deux ou trois siècles ; et quand ceux-ci voulurent établir la chronologie de cette époque si bien remplie, retracer l'histoire d'une contrée traversée par tant d'événements, ils n'eurent presque pas d'autres matériaux que des traditions incomplètes et souvent erronées.
Cependant, des recherches qui ont été faites sur cette époque, trop peu connue en ce qui concerne la contrée dont nous nous occupons, il se dégage une assertion positive, c'est la création antérieurement au moyen Age, d'une ville qui s'appelait Reddae ou Rhedae et qui était la capitale d'une contrée appelé Reddesium. Le Cartulaire du Capsir, de cette contrée qui est la plus haute de la vallée de l'Aude et qui fait actuellement partie du département des Pyrénées-Orientales, constate que, en 791, le Capsir faisait partie d'un pays qu'on appelait Reddesium. Le même Cartulaire établit que Sigebode, archevêque de Narbonne, dans un acte constatant la consécration d'une église à Formiguères, daté de l’an 873, prenait le titre de prélat diocésain du Reddesium.

Nous déduisons du contenu de ce document authentique deux conséquences qui en découlent naturellement. Puisqu'il existait, avant la fin du huitième siècle, sous le règne de Charlemagne, une contrée qui s'appelait Reddesium, la ville qui avait donné son nom à cette contrée devait déjà compter plusieurs années, et on peut même dire, de longues années d'existence. D’un autre côté, puisque le Reddesium s'étendait si loin il devait embrasser, dans son enclave, une vaste étendue de territoire, et, par conséquent, il devait compter sur ce territoire d'autres places, d'autres forteresses que Reddae sa capitale.
 Partant de cette donnée, nous allons examiner si, en dehors de Reddae, il n'existe pas, dans le Haut-Razès, d'autres localités, bourgs ou forteresses, dont la création remonte à l'occupation Visigothique. Mais avant d'aborder ce sujet, nous avons une réserve à faire.
 D'après le Cartulaire du Capsir, que nous venons de citer, il y a lieu de croire que l'antique Reddesium comprenait, au huitième siècle, toute la zone qui s'étend depuis Limoux jusqu'à la frontière d'Espagne c'est-à-dire le Haut-Razès, le pays de Sault, le Roquefortès, le pays de Fenouillet, le pays de Sournia, le Donazan et le Capsir. Cette désignation fut modifiée plus tard; car nous trouvons dans un acte de dépôt, inscrit le3 septembre 1446, sur le Thalamus ou registre public de Limoux, une mention importante. Il est dit dans cet acte que le dépôt est fait par ordre de Guillaume Barrani « judex Limosii, Reddesii, et Saltus » (juge du pays de Sault). Cela ne prouve-t-il pas que l'antique Reddesium fût démembré ?
 Cela ne prouve-t-il pas que, vers le milieu du quinzième siècle, et peut-être avant, le mot Reddesium , appliqué à un territoire, n'était plus que la partie pour le tout, et que ce terme était circonscrit à une zone beaucoup plus restreinte?
Cette zone comprend, à proprement parler, le Bas-Razès et le Haut-Razès.
 Le Haut-Razès, ainsi que nous l'avons exposé dans notre préambule, est cette partie du département de l'Aude qui s'étend, d'un côté, entre Limoux et Quillan, et de l'autre, entre l'ancien diocèse de Mirepoix et le pays de Termes, dont elle est séparée par les Hautes-Corbières. C'est à cette contrée, ainsi réduite, que s'applique notre modeste travail; car nous sommes loin d'avoir l'ambition de retracer l'historique du Reddesium des Visigoths dans cette simple étude. C'est sur le pays appelé le Haut-Razès que nous concentrons toute notre attention ; et il nous offre un sujet d'étude intéressant, en ce sens qu'il embrasse notamment le passé de deux antiques cités, Reddae et Alecta, de deux monuments historiques, les châteaux de Couiza et d'Arques. La situation ainsi nettement définie, nous allons poursuivre nos recherches sur l'état de la contrée pendant la domination visigothique.
La ville de Reddae ne pouvait être un point isolé sur cette étendue de pays qu'on appelle le Haut-Razès. Son importance prouve que les Visigoths en avaient fait l'une des bases de leur puissance dans les Gaules, ou, pour mieux dire, dans cette vaste province qu'ils appelèrent Septimanie et plus tard Gothie. Cette place de guerre devait être protégée par d'autres forteresses, et nous pensons pouvoir ranger dans cette catégorie Aletla, Alet, et Arces, Arques.

Des documents authentiques, constatent que l'Abbaye d'Alet fut fondée à la fin du VIIIe siècle. Mais l'abbaye possédait un château, dont il est fait mention dans l'histoire de la contrée ; or, nous n'hésitons pas à croire que le château était de création antérieure et avait été construit par les Visigoths ; sur ce point stratégique, c'était une sentinelle chargée de garder le défilé appelé les Gorges d'Alet, et de protéger ainsi, de ce côté , la ville de Reddae. Nous sommes fondé à croire, aussi, que le château d'Arques était une forteresse bâtie par les Visigoths, et voici sur quoi nous basons notre opinion. Pendant les premières années de la Révolution, des recherches furent faites, par ordre du Gouvernement, dans les archives des municipalités et des églises, pour recueillir toutes les pièces de quelque importance, qui devaient être déposées aux chefs-lieux de district. Un notable de la contrée fut chargé de ce soin dans le canton d'Arqués, en sa qualité de juge de paix. Comme c'était un avocat studieux, il comprit l'importance de cette mission, et, à mesure que quelque pièce importante passait sous ses yeux, il prenait des notes, qu'il conserva en partie.
C'est de cette manière que nous avons été amené à connaître une date importante relative au château d'Arques. Ce château existait déjà en l'an 700. Nous ne nous appuyons pas, comme on le voit, sur un document authentique, mais nous invoquons un témoignage qui nous paraît avoir quelque valeur. Le mot latin Arces de arse, arcis, forteresse, nous paraît avoir été le nom primitif du château d'Arques, qui fut reconstruit six cents ans plus tard et devint le donjon d'Arques, cette élégante citadelle, qui est un magnifique spécimen de l'architecture militaire du XIIIe siècle. Si l'on s'arrête à l'orthographe du nom donné à ce monument au treizième siècle , Archae, locus de Archis, on pourrait supposer que ce nom signifiait lieu de commandement, siège de commandement. On peut adopter les deux interprétations; mais nous aimons mieux la première, qui nous parait la plus vraisemblable. C'était une citadelle principale, un château fort de grande importance ; d'un terme générique on dut faire une appellation spéciale, et appeler ainsi cette forteresse Arces, les citadelles. Nous n'avons aucune donnée sur la forteresse visigothe qui fut le château primitif d'Arqués, car on en découvre à peine quelques traces dans les substructions des murs d'enceinte actuels.
 Mais, comme son devancier, le château actuel, ou plutôt le donjon appelé Turris de Archis, la tour d'Arques, offrait toutes les conditions d'un château fort. Ce donjon, composé de quatre tourelles, reliées entre elles par d'étroites galeries, était construit exclusivement pour la défense. Un escalier très étroit, en spirale, placé dans une des tourelles, dessert tout l'édifice. Une seule porte à ogive, surmontée d'un mâchicoulis, que les Sarrasins nommaient Moucharaby, donnait accès dans la forteresse. C'était une vraie demeure de guerre, car le bois n'entrait pour rien dans sa construction ; c'était une ruche toute en pierre, destinée à être remplie d'hommes d'armes bardés de fer. Ce donjon, placé au milieu d'un vaste préau, était entouré de hautes murailles crénelées ; aux quatre angles de ces murs se dressaient des tours massives , construites sur des voûtes ; ces tours sont aujourd'hui en partie détruites.
Les ruines de la tour faisant face au sud-est ont été converties en une maison moderne. Les remparts sont presque entièrement démolis.
Le donjon seul est conservé et se dresse encore fièrement ; mais sa conservation exigerait certains travaux qui paraissent urgents. Le château d'Arqués est bâti sur les bords d'une petite rivière qu'on appelle Réalses. Placé au milieu d'un vaste bassin, au centre duquel fut bâti plus tard le village d'Arques, il commande d'un côté l'entrée de la vallée du Réalses, qui se prolonge, entre de hautes montagnes, jusqu'au pied du plateau culminant où était construite la ville de Reddae tandis que de l'autre côté il garde les diverses issues qui font communiquer les Hautes-Corbières avec cette vallée : C’était un point stratégique très bien choisi.
Nous avons tout lieu de croire que les Visigoths n'avaient point borné à la construction du château d'Arques leurs moyens de défense dans cette vallée du Réalses, qui était le grand chemin des Hautes-Corbières, vaste réseau de montagnes, communiquant d'un côté avec le Narbonnais, et de l'autre avec le Roussillon. Ils fortifièrent cette vallée dans un double but : d'abord pour se prémunir contre les attaques qui pouvaient venir des Corbières, et, en second lieu , pour s'assurer une retraite dans ce pays accidenté et couvert d'épaisses forêts , dans le cas d'une attaque victorieuse de la part d'ennemis débouchant par la vallée de l'Aude.
Une ligne de défense dans la vallée du Réalses leur présentait donc ua obstacle contre leurs ennemis et un moyen de retraite efficace. Ces considérations nous font admettre, comme une forteresse de fondation visigothique, le château qui, dans les temps reculés, existait sur les lieux oh est aujourd'hui construit le village de Serres, le long du Réalses, à égale distance d'Arques et de Rennes : c'était le château de Serres, les Défilés.
Dans un acte de transaction, passé en 1667 , entre le seigneur de Serres et l'évêque d'Alet, il est fait mention d'une maison seigneuriale à Serres , qui a été bâtie, dans le temps, sur les ruines d'un ancien château. Nous avons lieu de supposer que ces ruines pouvaient être les restes d'une forteresse visigothique.
 Arces, Serrae, Reddae, se donnaient la main, et, avec Alecta, gardaient ce carrefour, dont Couiza est aujourd'hui le centre, et où se rejoignent les vallées de l'Aude et du Réalses.

Invasion sarrasine.

Les seuls vestiges de l'architecture militaire des Sarrasins que nous constatons dans le Haut-Razès , consistent dans les ruines d'une forteresse appelée Le Château des Maures, que l'on remarque sur là lisière qui sépare cette contrée du pays de Fenouillet. Le château des Maures était bâti à l'entrée du passage appelé Le col de Saint-Louis, qui sépare l'Aude des Pyrénées-Orientales. Les restes de la vieille citadelle sarrasine ont résisté à l'action du temps, et l'on remarque encore les premières assises d'un bastion qui servent de soubassement à un magnifique pont-viaduc, sur lequel et sous lequel se déroule, comme un serpent, la route qui relie Perpignan à Bayonne. Le château des Maures n'était séparé que par une distance de six kilomètres, environ, d'une autre forteresse sarrasine, appelée Castel-Fizel, château fidèle, dont il reste encore de larges pans de mure se dressant sur un point culminant. Ces deux forteresses gardaient le passage qui de l'Espagne communiquait avec la Septimanie : c'était le chemin toujours ouvert à l'invasion et à l'attaque. Il est probable que les Sarrasins établirent ces moyens de défense quand, écrasés par Charles-Martel dans les plaines de Poitiers, et plus tard sous les murs de Narbonne, ils furent refoulés, d'après Anquetil, jusqu'au pied des Pyrénées, et s'y cantonnèrent. Mais nous trouverons des traces bien plus marquées de la domination sarrasine dans le Haut-Razès, en ce qui concerne le langage et les noms d'hommes. Certains noms patronymiques accusent leur origine sarrasine. Ainsi, pour ne citer que deux exemples, les noms Alla, Babou, Baboul, ne sont-ils pas dérivés des mots arabes Allah, Dieu; Abou, grand-père? On en trouverait bien d'autres si on voulait dresser une nomenclature. Dans la langue usuelle, il existe une locution dont l'origine sarrasine ne saurait être contestée ; nous voulons parler du mot patois den, reproduction du mot arabe ben. On dit en arabe: Yacoub-ben-Ismaïl; Jacob, fils d'Ismaël. On dit dans le patois du Haut-Razès : Paul den Durand; Paul, fils de Durand. Cette locution s'employé journellement dans beaucoup de localités ; elle est, en outre, très ancienne, et n'est pas arrivée jusqu'à nous par suite de l'altération du langage ou par l'effet du hasard; elle a ses titres d'ancienneté; elle était employée dans la formation des noms patronymiques : les noms Denjean, Denarnaud, si communs dans la contrée , sont des noms composés qui signifient dans le principe fils de Jean , fils d'Arnaud. Nous bornons là notre argumentation, qui nous paraît suffisante pour établir l'existence de mots arabes dans les noms patronymiques et dans l'idiome de la contrée.

Moyen âge première période.

Le VIIIe siècle s'était ouvert pour la France sous de tristes auspices. Des nations fauves étaient venues, du Nord, se ruer sur ses frontières. Du côté du Midi, les Sarrasins, semblables aux nuées de sauterelles de leur pays, s'étaient abattus, pendant sept fois, sur cette terre qui excitait tant de convoitises. Tous attaquaient cette France nouvelle, encore dans ses langes, et qui, comme Hercule au berceau, étouffant les serpents, écrasa bientôt toutes ces hordes farouches, accourues de tous les points de l'horizon. Une partie du sol était stérilisée par le passage continuel des armées ; le reste était couvert de forêts et de marécages.
 Ce royaume, né d'hier, était sans unité, sans législation, à l'état presque sauvage. L'un des plus grands titres de Charlemagne à l'admiration de la postérité, n'est pas seulement d'avoir été un habile chef d'armées, un grand capitaine ; il se recommande aussi par les efforts qu'il fit pour organiser la société. Dans ce but, il travailla activement à établir de solides assises. Il voulut créer l'école et la ferme. De la même main qui refoulait victorieusement les ennemis du dehors, dans des guerres sans cesse renaissantes, il cherchait à détruire ces deux ennemis de l'intérieur, l’ignorance et la misère. Il comprit que pour conjurer la décomposition de son empire, pour fusionner les races, rendre la France plus forte, il fallait créer, autant que possible, l'unité d'esprit, l'unité de vues et d'aspirations ; pour en arriver là , il convenait de créer l'école. Il se préoccupa de la nécessité d'organiser la cohésion, la responsabilité, de grouper les intérêts, de rattacher enfin l'homme au sol natal, et, pour cela il fallait créer la ferme et l'atelier ; il comprit que, à cette époque de barbarie , l'alphabet, la bêche et l'outil étaient les seuls moyens pour arriver à la civilisation. Conquérant, ayant à ses côtés le pape Léon III, et entouré d'un essaim de comtes et de barons, il ne se borna pas à refouler les Sarrasins, qui étaient maîtres du pays ; il établit dans cette province le système d'organisation que nous venons d'exposer.
 Nous avons sous les yeux la copie d'une Chronique tirée des archives de l'abbaye de Lagrasse, et dont l'auteur paraît être un religieux du nom de Sigmado don Antonio.

Cette chronique rapporte que Charlemagne, se rendant de Carcassonne vers Narbonne, passa par les montagnes, et s'arrêta dans une vallée des Corbières , où il fonda une abbaye à laquelle il donna le nom D'Abbaye de la Vallée grasse; qu'il créa une église à Montlaur; qu'il édifia sur divers points du pays d'autres établissements religieux, églises et prieurés. Enfin cette chronique, après avoir raconté la cérémonie du dépôt des reliques dans les diverses chapelles de l'église de l'abbaye de Lagrasse, met les paroles suivantes dans la bouche de Charlemagne, s'adressant, en présence des religieux, aux prélats et aux seigneurs qui l'accompagnaient :

« Vous savez que, avec l'aide de notre bon Dieu, et le vôtre, depuis notre départ de France, avons édifié vingt monastères et mis à chacun des abbés..., celui-ci est le vingt-unième.... ; il ne nous restera à édifier que trois autres monastères, afin que nous en ayons tout autant qu'il y a de lettres dans l'alphabet »

 Ainsi s'exprime la Chronique relative à la fondation de l'abbaye de la Vallée grasse, ou de Lagrasse. Elle ajoute que, pendant que l'armée était cantonnée sur ce point, les prélats, à commencer par l'archevêque Turpin, et les princes, à commencer par Rolland, firent construire chacun une chapelle en l'honneur de différents saints dans le vallon de l'Orbieu et sur les montagnes avoisinantes. Ceci, dit enfin la Chronique, eut lieu en l'an de l'Incarnation 791.
Nous n'avons pas la prétention de considérer cette Chronique comme une donnée historique ayant un caractère complet d'authenticité ; nous l'avons citée comme contenant des indications qui rentrent clans notre sujet, et qui prouveraient que Charlemagne considérait la création des établissements religieux dans la Septimanie comme le meilleur moyen de pacifier cette province, de la coloniser, et de l'attacher à la couronne de France.
Il nous paraît hors de doute que le Haut-Razès a été pourvu de ces fondations sous les rois de la race carlovingienne.
Voici sur quoi nous fondons cette opinion. Les historiens ne nous paraissent pas d'accord sur l'époque de la fondation de l'abbaye d'Alet. Les uns la font remonter à la fin du VIIIe siècle, lui donnant à peu près la même date que celle des abbayes de Lagrasse, de Saint-Hilaire, et de Saint-Papoul.
 D'autres attribuent sa création à Béra, comte de Barcelone et du Razès ; mais Louvet, dans son Abrégé de l'Histoire de Languedoc, citant les opinions de Catel et du président de Marca, dit qu'Ermengarde ayant hérité de son frère Raymond le comté du Razès, fut forcée, en 1068, de céder ses droits sur ce comté au comte de Barcelone, qui avait droit d'Ermessende, son aïeule , fille de Roger II. Or, si l'abbaye d'Alet a été fondée par un seigneur portant le titre de comte de Barcelone et du Razès, sa création ne pourrait remonter qu'à l'époque où les deux comtés furent réunis dans la même main, par conséquent à la fin du XIe siècle.
En présence de ces deux opinions, qui semblent si contradictoires, il serait difficile de se prononcer.
Mais, au lieu de les mettre en opposition radicale, nous croyons qu'il est possible de les concilier. Nous pensons que, vers la fin du VIIIe siècle, la fondation monastique d'Alet fut créée ; que, comme ses voisines, les abbayes de Saint-Hilaire et de Saint-Papoul, elle eût un modeste commencement, qu'elle grandit peu à peu, et que ce fut vers la fin du XIe siècle, probablement, par suite des largesses d'un comte de Barcelone et du Razès, qu'elle brilla d'un plus grand éclat.
 Du reste, l'abbaye d'Alet fut toujours gênée, nous dirons même entravée dans son développement, par la puissance des archevêques de Narbonne ; ce qui le prouve c'est que certains monastères et quelques églises existant au commencement du XIIe siècle, à proximité d'Alet, dépendaient directement de l'église Saint-Just de Narbonne. Des diverses considérations que nous venons d'exposer résulte pour nous la conviction que c'est du commencement du IXe siècle quo date ce que nous appelons la genèse du Haut-Razès.
C'est de cette époque que date la création successive des prieurés et des églises, ces pieux jalons plantés par la foi, et autour desquels se groupèrent, peu à peu, de modestes villages. Comme un jeune essaim quittant la ruche mère, des religieux, la croix à la main et la bêche sur l'épaule, sortaient des abbayes de Lagrasse, d'Alet ou de Saint-Polycarpe, et allaient dans la contrée poser la première pierre de la demeure qu'ils voulaient créer.

C'est ainsi que l'on vit surgir le monastère de Covisanus, Cousanus (Couiza), avec une église, sous le patronage de saint Jean-Baptiste; Le prieuré d'Arces ou Arches (Arques), avec une église en l'honneur de sainte Anne, et qui fut construit à une petite distance du château de ce nom ; Les prieurés de Monsazellus (Montazel), de Luettes (Luc), de Peyrollœ (Peyrolles) ; les églises de Sainte-Marie à Sparasanus (Esperaza), de Saint-André à Antimactus ( Antugnac), de Sainte-Croix, près d'Antugnac, de Serrae (Serres), près de l'ancien château de ce nom. Nous croyons inutile de poursuivre cette nomenclature ; nous nous bornerons à ajouter que la ville de Reddae, capitale de la contrée, et qui possédait, d'après la tradition, deux églises, en l'honneur de saint Jean-Baptiste et de sainte Madeleine, vit s'ériger sous ses murs un monastère, desservi par les religieux d'Alet.


Entre Alet et Montazels s'éleva une église, dont on voit encore quelques ruines sur les bords de l’Aude, à proximité du lieu appelé les Roches de Cascabel, Cascada bella. Un pont, dont on remarque encore les solides culées, reliait cette église à Alet.
 Nous ne devons pas oublier de mentionner l'église de Saint-Michel, à Constanticum ou Coustaussalum (Coustaussa), couronnant la montagne qui fait face à la montagne de Rennes, et qui domine, comme elle, la vallée inférieure du Réalses.
Dans une reconnaissance que le pape Calixte fit en 1119 des biens de l'abbaye d'Alet, plusieurs des établissements que nous avons cités ne figurent pas. Cela ne détruit pas l'opinion que nous avons émise sur leur existence déjà ancienne; car dans cette reconnaissance sont compris les monastères de Saint-Polycarpe et de Saint-Paul-de-Fenouillet, qui avaient sous leur dépendance certains prieurés et certaines églises.
 Le monastère de Saint-Polycarpe embrassait une partie du Haut-Razès, et possédait une partie des églises et des villages que nous avons cités ; de telle sorte que ces églises et ces villages, tout en dépendant du monastère de Saint-Polycarpe, faisaient partie des biens de l'abbaye d'Alet, qui, dans le XIe et le XIIe siècles, avait acquis une grande importance.
 Les abbés mitres d'Alet, tout en étant forcés de .reconnaître, en droit, la suzeraineté des comtes de Carcassonne et du Razès, s'avaient s'affranchir, en fait, de cette suzeraineté, ce qui amena souvent de graves démêlés entre ces deux puissances rivales. La plus grave de ces querelles éclata quand l'abbé Pons d'Amely, non content de posséder un château crénelé, entoura de remparts la ville d'Alet, en 1197. Le comte Roger V, et après lui son fils Raymond-Roger, eurent beau s'y opposer, l'abbé d'Alet, fort de l'appui du comte de Foix, avait persisté dans son projet, et à la fin du XIIe siècle la ville fut pourvue d'une ceinture de murailles et de bastions.
L'abbé Pons d'Amely, comme ses prédécesseurs, n'avait rien négligé pour augmenter l'éclat de la ville qui était le siège de son abbaye. Après lui, l'abbé Bozon contribua puissamment à embellir et fortifier Alet. On admire encore les restes des piliers et des élégantes arcades qui soutenaient les voûtes d'une magnifique basilique; et une partie des remparts qui entouraient la ville est encore debout. Tandis que la ville d'Alet augmentait d'importance, sous l'administration de ses Abbés, qui avaient supplanté le viguier des comtes du Razès, et qui, en réalité, étaient devenus indépendants,

 la ville de Rennes perdait de sa splendeur passée. Les Sarrasins l'avaient démantelée, en partie. Les comtes du Razès y avaient placé un lieutenant ou sénéchal, chargé de l'administrer. Au XIIe siècle, lorsque, après le retour des croisades, les compagnies de Malandrins infestaient la province, les comtes du Razès durent pendant trois fois aller au secours de Reddae, que ces bandits menaçaient et avaient tenté de surprendre. Du reste, Reddae n'avait plus la même importance depuis que les attaques venant de l'Espagne n'étaient plus à redouter. Comme place forte, cette ville ne pouvait rendre de grands services aux comtes suzerains; d'un autre côté , placée sur une haute montagne , dans une contrée aride, elle n'avait rien qui put attirer de nouveaux habitants, après avoir été dépeuplée, en grande partie , par les levées des hommes partant pour les croisades. C'était une ville qui se mourait, et que nul n'avait intérêt à faire revivre.

A part Alecta et Reddae, ces deux villes l'une florissante et l'autre décroissante, les autres centres de population dans le Haut-Razès consistaient, à cette époque, en quelques groupes de masures, placées autour des prieures et des monastères, comme ces modestes arbustes qui poussent à l'ombre des grands arbres. La chronique n'a rien conservé qui leur soit particulier.

Moyen âge deuxième période.

La guerre des Albigeois apporta de notables changements dans les destinées du Haut-Razès. Le sol de cette contrée fut souvent foulé par les armées belligérantes.

 Les chroniques locales racontent qu'il y eut une bataille assez importante dans la vallée de Coustaussa. Cette vallée, assez resserrée, s'étend de chaque côté de la Salz, entre Coustaussa et Couiza. Des débris d'armes qu'on a trouvés, à diverses reprises, sur ce point, de chaque côté de la petite rivière, ne laissent aucun doute à cet égard. Il y a longues années on a trouvé aussi sur ce point des monnaies et des médailles. Nous avons toujours regretté qu'on ne les ait pas conservées. La chronique ajoute que les croisés, après cette bataille, oh ils avaient été vainqueurs, s'emparèrent de la ville de Reddae et la saccagèrent.

Cette guerre des Albigeois eut une double portée. En extirpant une hérésie, qui avait fait de grands progrès dans le Languedoc, elle porta, du même coup, une grave atteinte à la puissance religieuse. Le clergé, pour combattre efficacement la secte des Vaudois, que le concile d'Albi avait condamnée, invoqua le secours des princes et barons du Nord et de l'Est de la France qui, une fois vainqueurs, ne se contentèrent pas de dépouiller les vaincus. Ils firent payer cher leurs services. L'abbé d'Alet y perdit plusieurs fleurons de sa couronne.
 Simon de Montfort, maître du Languedoc, y créa des apanages pour ses principaux officiers. De la pointe de son épée il traça des lambeaux de territoire qu'il leur abandonna. C'est ainsi qu'il inféoda à son lieutenant, Pierre de Voisins, la vallée du Réalses, depuis Arces ou Archae jusqu'à Cousanus, depuis les hauts plateaux des Corbières jusqu'à la vallée de l'Aude.
 Tous ces prieurés de la rive droite de l'Aude, dont nous avons fait la nomenclature, Couiza, Serres, Peyrolles, Arques et bien d'autres localités, qui dépendaient de l'abbaye d'Alet, composèrent ce fief. Nous devons, à ce propos, faire une remarque qui vient à l'appui de notre opinion sur l'antiquité du château d'Arques. Dans la charte d'inféodation en faveur de Pierre de Voisins figurent Couiza, Arques et d'autres localités. En outre, malgré que, à dater de cette époque, Arques soit porté dans les actes sous la désignation de Archae nous persistons à croire que le nom primitif était Arces, nom reproduit dans la langue patoise par le mot Arcos ou Arquos.
Le droit des seigneurs enrichis par la conquête, après la guerre des Albigeois, fut peu à peu amoindri, d'un côté par les archevêques de Narbonne, qui revendiquèrent dès qu'ils le purent, leurs droits de censé; d'un autre côté par les abbés d'Alet, qui réclamaient leurs droits d'antériorité, en fait de possession, et par suite, les menses abbatiales qui leur avaient été enlevées.
Dès 1216, Arnault, archevêque de Narbonne, s'était plaint au pape Honoré III de ce que Simon de Montfort était entré dans Narbonne avec des hommes d'armes de la langue française.
Le Souverain Pontife dut avoir égard aux réclamations de l'archevêque et des autres prélats du Languedoc, quand il concéda la suzeraineté de cette province au vainqueur des Albigeois.Des réserves furent probablement faites en faveur des droits des évoques et des abbés.
C'est ce qui expliquerait pourquoi nous ne trouvons pas trace de la création d'autres baronnies que celle de Pierre de Voisins dans le Haut-Razés, et c'est ce qui expliquerait aussi les limites imposées à cette inféodation. Cet état de choses permit aux abbés d'Alet, sinon de reconquérir les domaines qui leur avaient été enlevés, du moins do conserver la haute influence qu'ils exerçaient dans la contrée. L'abbaye cicatrisa peu à peu ses blessures, et reconquit, par l'action de son spirituel, la suprématie qu'elle exerçait depuis si longtemps dans la contrée.
Depuis longtemps déjà, les religieux de l'abbaye d'Alet avaient changé le nom de leur ville, qui ne s'appelait plus Alecta, du nom de son ancien château visigotique, qui signifiait probablement le Château du Coq, la Ville du Coq, mais bien Electa, la Ville choisie. C'est probablement à partir du IXe siècle que cette désignation a prévalu. La splendeur de la ville d'Electa fut complète quand elle fut devenue, en 1317, le siège d'un évêché et la capitale d'un diocèse important. Tandis qu'Electa, la ville épiscopale, voyait s'ouvrir devant elle une ère nouvelle, Reddae, la ville comtale, disparaissait de l'horizon, comme un astre qui s'éteint ; elle perdit son nom et ne fut plus que le lieu de Rennes ; puis, plus tard, une simple seigneurie, se réduisant à un modeste château, sans style, et à quelques maisons de paysans.

 Château et maisons avaient pris la place de la fière citadelle qui, dominant la ville disparue, a laissé encore dans le sol de fortes assises, des substructions industrielles.

 Il nous est difficile de préciser l'époque qui correspond à la destruction de Reddae, mais on peut la fixer vers le milieu du XIVe siècle. La contrée était alors parcourue par des bandes de Miquelets et de Catalans, qui, après avoir ravagé le Roussillon et le Narbonnais, s'étaient jetés dans les Corbières et s'y étaient retranchés.

La France était livrée à l’anarchie, et la royauté était bien affaiblie. Les villes et les châteaux qui n'étaient pas suffisamment protégés tombaient aux mains des pillards. La ville de Reddae fut assiégée à cette époque par une nombreuse troupe de Catalans, qui, d'après une chronique locale, firent sauter un magasin à poudre placé dans un des bastions avancés de la place, du côté du levant, et qui, munis d'artillerie, réduisirent en cendres l'antique cité.

On a retrouvé, il y a peu de temps, dans les champs voisins, des boulets ayant servi à cette attaque. C'est ainsi que finit la ville de Reddae, qui bientôt ne fut plus qu'une modeste châtellenie.


La destinée des autres localités du Haut-Razès est encore presque effacée, pendant cette seconde période du moyen âge. La famille de Voisins paraît être la seule qui, après la guerre des Albigeois, joua un rôle dans la contrée. Nous avons dit que Simon de Montfort concéda, en 1231, à son lieutenant Pierre de Voisins, une seigneurie.
 Dans le Haut-Razès, composée d'Arqués, Couiza et autres lieux. Comme il n'existait à Couiza ni château, ni maison seigneuriale, il est à présumer que Pierre de Voisins, une fois investi de ce fief, voulut se créer une résidence dans l'une des localités les plus importantes de la seigneurie, et choisit Arques. Le premier acte que nous trouvons émanant de l'un des membres de cette famille, est un acte daté du château d'Arques, le deuxième jour des calendes d'octobre de l'an 1303, par lequel Egidius de Voisins, traitant avec Bérenger de Rouffiac, mandataire des habitants de Serres, accorde de larges concessions aux gens de Serres et de Peyrolles. Ces concessions consistaient dans le droit de mener paître les troupeaux sur les pâturages et herbages, comme aussi de couper du bois de chauffage sur le territoire des deux communes, et tout cela sans aucune rétribution ni redevance. Quel pouvait être le mobile qui détermina Egidius de Voisins à concéder de tels droits à ses vassaux ?
 Voulait-il donner satisfaction à des réclamations pressantes et retenir sur ses terres certains de ses vassaux, qui, à cette époque de troubles, menaçaient de se joindre aux bandes qui parcouraient le pays ?
Ou bien cherchait-il à attirer sur ses terres une population plus nombreuse, et combler les vides qu'avaient faits la guerre et la misère ?
Ces deux suppositions sont admissibles. Néanmoins, nous avons peine à croire qu'il n'existait pas un troisième moyen d'incitation. Les abbés d'Alet pouvaient bien s'abriter derrière Béranger de Rouffîac, qui représentait les habitants de Serres. Ce qui nous le prouve c'est que ces abbés veillèrent avec sollicitude à l'exécution des clauses de cet acte, et que, par leurs soins et à leur instigation, les droits concédés en 1303 furent confirmés en 1446.
 La corporation religieuse d'Alet veillait aux intérêts de ses anciens vassaux, et c'était chose juste. Il y avait là un commencement de dualisme entre seigneur et abbé, qui aurait pu avoir des conséquences graves, si la nouvelle organisation résultant de la création de l'évêché n'avait éteint les germes de discorde , par suite de la prépondérance que l'évêque exerça sur les affaires de la contrée.
On peut dire que l'intervention efficace du pouvoir religieux gêna et entrava toujours, dans le Haut-Razès, le développement du système féodal, cette loi si dure, si injuste du vainqueur sur le vaincu, qui, là comme ailleurs, n'aurait porté que des fruits amers, n'aurait abouti qu'à un servage abrutissant.
Cette intervention ne se borna pas à protéger les vassaux des premiers barons d'Arqués et de Couiza, mais elle posa aussi des limites à leur puissance.
Les églises, prieurés et villages situés sur la rive gauche de l'Aude avaient peut-être tenté le lieutenant de Simon de Montfort ; mais il paraît que ni lui, ni ses héritiers ne purent jamais y porter la main. Le village d'Antunactus, Antugnac, s'était mis sous la protection de l'Archevêque de Narbonne. Par un acte du 19 mai 1312, Pons de Chalancone, curé d'Antugnac, unit cette cure à la succenserie de Narbonne. Cet acte, qui se trouvait dans le Cartulaire du chapitre do Saint-Just de Narbonne, et dans le Chartrier de l'église d'Antugnac, porte que cette dernière église sera régie par un vicaire perpétuel.
 L'église d'Antugnac possédait, entre autres immeubles, un pré, qui lui avait été donné pour tenir lieu de la dîme de foin et de fourrage. Il est à présumer que les églises de Montazels, de La Serpent, et de Sainte-Marie d'Espéraza, voisines d'Antugnac, étaient aussi placées sous l'autorité directe de l'Archevêque de Narbonne ; c'est ce qui expliquerait pourquoi ces communes ne firent pas partie du fief appartenant à la famille de Voisins ; mais nous n'avons pas de preuves à ce sujet. Nous résumons notre appréciation sur la situation du Haut-Razès pendant cette seconde période du moyen âge qui, à dater de la guerre des Albigeois, s'étend jusqu'à la Renaissance, par cette formule synthétique :
 « Le pouvoir religieux, pendant cette phase d'environ trois siècles, exerça une influence prépondérante dans la contrée, tandis que le pouvoir seigneurial ou féodal, représenté presque exclusivement par la famille de Voisins, n'exerça qu'une action secondaire. »

Époque de la Renaissance et siècles suivants.

Nous sommes arrivés à une époque où la situation se dessine dans le Haut-Razès. Les livres terriers étaient déjà dressés. La propriété individuelle, créée au moyen des acquisitions et des baux emphytéotiques, avait commencé de s'établir dans chaque commune. Une des plus anciennes reconnaissances que nous avons consultées est datée de 1418, et porte les désignations suivantes
  • Unum courtalum ;
  • Unam aream ;
  • Unum ferratjalum ;
  • Unum paillerium.
On voit là la transition marquée entre le latin et le patois de la contrée. Il s'opéra, vers le commencement du XVIe siècle, un changement notable dans le Haut-Razès. Des seigneuries furent créées dans les villages qui ne dépendaient pas du fief inféodé à Pierre de Voisins. Les unes émanaient de l'initiative royale; les autres provenaient d'acquisitions faites par des bourgeois enrichis et plus tard ennoblis, et dont le nom patronymique disparaissait pour faire place au nom du village ou du château. A dater de cette époque, l'histoire de cette contrée se compose de l'histoire de chaque château et de chaque village. Nous n'avons pas la prétention d'aborder, dans cette modeste étude, un pareil travail, que nous entreprendrons plus tard ; nous nous bornerons à signaler ce qui nous paraîtra le plus important, et ce qui aura un caractère de généralité.
Au commencement du XVIe siècle, le vicomte Jean de Joyeuse était attaché, au gouvernement du Languedoc, placé alors entre les mains de Charles II, duc de Bourbonnais, pair et connétable de France. Il épousa, en 1518, Françoise de Voisins, fille unique de Jean de Voisins, qui lui apporta en dot la seigneurie dont elle était héritière ; une seule commune, celle de Serres, avait été détachée de cette seigneurie et appartenait à l'évêque d'Alet. Jean de Joyeuse devint ainsi baron de Couiza et d'Arques, seigneur de Peyrolles , Terroles , Missègre , Valmigere, Puivert et autres lieux. Depuis plus de deux siècles, la famille de Voisins avait habité, alternativement, le château d'Arques et la maison seigneuriale qu'elle possédait à Couiza. Cette maison a subi bien des vicissitudes : détruite pendant les guerres des Huguenots et reconstruite dans le style italien, transformée en usine en 1813, incendiée en 1822, elle subsiste encore, à peine reconnaissable par sa porte, qui a été conservée, avec ses deux pilastres presque intacts formant deux élégantes colonnes, et son large fronton avec corniche. Le vicomte Jean de Joyeuse, appartenant à une grande famille et appelé à un brillant avenir, trouva cette habitation trop modeste.
 Il fit construire le château actuel de Couiza, ou plutôt il en commença la construction; la mort le surprit avant qu'il eût pu terminer cet édifice grandiose et alors qu'il exerçait depuis peu de temps les hautes fonctions de lieutenant du Roi en Languedoc, auxquelles il avait été appelé en 1557. Son fils, Guillaume de Joyeuse, lui succéda en 1563 dans cette charge, en qualité de commandant pour le gouverneur en titre, qui était Henri I, duc de Montmorency, premier maréchal et connétable. Mais, lorsqu'il fut appelé à ce poste important, Guillaume de Joyeuse avait achevé l'œuvre entreprise par son père. Il avait terminé la construction du château de Couiza, mais il l'avait terminée sans la compléter.
En examinant cet imposant édifice on reconnaît que les murs manquent d'élévation, que le faîte manque de couronnement, et que les spirales des deux escaliers qui desservent cette aristocratique demeure sont tronquées. Il est à présumer que les guerres de religion commençant à inquiéter la contrée, Guillaume de Joyeuse avait hâte de mettre la dernière main à sa demeure seigneuriale. Nous n'entrerons pas dans des détails architectoniques sur le château de Couiza, car cette question mérite une étude particulière; nous tenons seulement à résoudre une question importante au point de vue historique et au point de vue archéologique, celle de la date de la construction de cet édifice
Nous sommes fondé à croire que Jean de Joyeuse commença cette construction vers l’an 1540. On remarque dans la chapelle du château deux écussons sculptés sur les points ou les arêtes de la voûte s'entrecroisent. Ces écussons, l'un écartelé, l'autre mi-coupé, portent les armoiries de la famille de Joyeuse et celles de la famille de Voisins ; ils indiquent l'alliance des deux familles et prouvent que le château a été construit, en grande partie, par Jean de Joyeuse, qui avait épousé Françoise de Voisins. D'un autre côté, nous citerons un titre de propriété, qui consiste en un acte d'inféodation consenti par Guillaume de Joyeuse. Cet acte porte les mentions suivantes :

« L'an de grâce 1563, et le 24 août, dans le château du lieu de Couizan, devant nous notaire, a été personnellement constitué haut et puissant seigneur messire Guillaume-Baptiste de Joyeuse, seigneur et baron d'Arques, Puivert, Missègre, Villardebelle et autres lieux, capitaine de cinquante hommes d'armes, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi, son lieutenant-général au gouvernement du Languedoc, etc. ; en présence de noble Mathieu de Roquefeuil, sieur de Saint-Martin , et Jean-François d'Hautpoul, sieur de Montazels, etc., etc. »

 Nous n'avons pas besoin de faire ressortir que, d'après le contenu de cet acte, le château do Couiza était construit en 1503, et que, par conséquent, le vicomte Guillaume-Baptiste de Joyeuse, qui-y résidait, avait achevé la construction commencée par son père.
En alliant, dans l'érection de cet édifice, les grâces d'une architecture élégante à des travaux de défense, et en donnant à leur château des proportions telles qu'il put devenir, au besoin, une place de guerre, les vicomtes de Joyeuse semblaient pressentir les événements. En effet, en 1580, les Huguenots, qui s'étaient emparés de la ville d'Alet, ayant remonté le cours de l'Aude, mirent le siège devant le château de Couiza. Le vicomte Guillaume de Joyeuse se défendit avec énergie ; mais la résistance fut vaine. Les religionnaires s'emparèrent de la place et firent la vicomtesse de Joyeuse prisonnière. Quant au vicomte, il put se sauver par un passage souterrain, qui existe encore, mais obstrué par l'effet des inondations do l'Aude, qui, baignant les murs du château, a envahi les caves à diverses reprises.
Les vainqueurs saccagèrent le château, mais ne dégradèrent que la partie des corps de bâtiments qui fait face à la rivière; car c'est de ce côté que l'attaque avait eu lieu. Cette guerre des Huguenots, ou plutôt cette invasion, causa de grands ravages dans la contrée.
Nous ne pouvons, à ce propos, résister au désir de citer l'énergique résistance que firent les habitants du village d'Antugnac. Les détails en sont consignés dans une relation authentique, déposée aux archives de cette commune, et dont voici la copie :

 « L'an 1580, le 19 février, les Huguenots assiégèrent Antugnac. Les habitants se réfugièrent sur l'église, avec Monsieur d'Antugnac, mirent le feu à la grange dudit seigneur, dite autrement le Cortal, où il y avait huit cents bêtes à laine, quantité de fourrages et pastures, et, par ce moyen, repoussèrent lesdits Huguenots et en tuèrent une grande quantité. En même temps , la ville d'Alet et le lieu de Cornanel furent occupés par lesdits Huguenots. — C'est ce qui a été trouvé par une déclaration que M. de Coustaussa fit en faveur de M. d'Antunac, par mains du notaire Arcens, de Quillan. »

 II est bon de constater que l'église d'Antugnac, dont la construction remonte, comme nous l'avons dit, au moyen âge, et qui est très bien conservée, était organisée pour la défense ; car la corniche qui supporte l'extrémité de la toiture repose sur des murs d'une grande épaisseur, et était autrefois surmontée d'un parapet crénelé : c'était aussi bien une forteresse qu'un édifice religieux.
 Après leur attaque infructueuse contre Antugnac, les Huguenots attaquèrent l'église de Sainte-Croix, qui était située à deux kilomètres de distance. Cette église n'étant pas défendue fut pillée et complètement détruite
 La guerre des Huguenots , qui laissa des traces sanglantes dans le Haut-Razés, nous offre l'aspect d'une population qui, loin de pactiser avec ces novateurs, si hardis et si fanatiques, lutta contre eux avec courage, ne faiblit jamais, et, tout en défendant ses modestes demeures , qui étaient la maison du pauvre, défendit avec la même énergie le château, cette maison du riche , et l'église , cette maison de Dieu.
 La guerre de religion ne fut pas le seul fléau qui vint frapper le Haut-Razés à la fin du XVIe siècle. La peste vint, à son tour, y exercer de cruels ravages. A partir du XVIIe* siècle, le Haut-Razès n'offre rien de marquant au point de vue historique.
Les seigneuries n'étaient pas morcelées, comme dans d'autres contrées, et formaient d'immenses enclaves ; par suite, il n'y avait presque point de ces luttes mesquines de château à château qui se produisaient ailleurs, au détriment des pauvres vassaux.
La baronnie si importante d'Arques et Couiza, après avoir appartenu, pendant environ cent quarante ans, à la famille de Joyeuse, passa, vers le milieu du XVIIe siècle, à Claude de Rébé, sans avoir été presque démembrée. La famille du Poulpry devint, à son tour, propriétaire de toute la seigneurie. On remarquera peut-être que, dans cette nomenclature des seigneurs de Couiza et d'Arqués, nous ne faisons pas mention de la famille de Guise, alors que, d'après une opinion généralement accréditée, les Guise ont succédé aux Joyeuse et ont possédé cette baronnie pendant de longues années, et alors surtout qu'est venue jusqu'à nous cette ancienne erreur qui faisait dériver le mot Couiza de Guise. Qu'on nous permette de donner à ce sujet une explication. Parmi les documents relatifs au château de Couiza, nous possédons deux pièces importantes :
ce sont deux brevets de nomination aux fonctions de procureur juridictionnel du marquisat d'Arques et Couiza. Le premier est daté de Florence, le 23 novembre 1638, délivré et signé par Henriette-Catherine de Joyeuse, duchesse de Guise et de Joyeuse, comtesse d’Eu, etc. ; le second est daté de Paris, le 14 juillet 1662, délivré et signé par Claude de Rébé.
Donc la famille de Rébé possédait la seigneurie d'Arqués et Couiza en 1662. Cette possession remonte encore plus haut, puisque Jeanne d'Albret, épouse de Claude de Rébé, mourut dans le château de Couiza en octobre 1656.
Ces deux dates authentiques, 1638 - 1656, marquent, l'une la possession des Joyeuse, l'autre la possession des Rébé : entre ces deux dates il n'y a pas de place pour les Guise ; car il est certain que Claude de Rébé acheta la seigneurie soit à Henriette de Joyeuse, soit aux héritiers de celle-ci immédiatement après sa mort ; or, Henriette de Joyeuse, bien que mariée au duc de Guise, administrant elle-même ses domaines et s'étant réservé, comme on l'a vu, le droit de nommer aux charges qui étaient exercées dans son marquisat de Couiza et Arques, nous sommes fondé à soutenir que la famille de Guise n'a jamais possédé Couiza.

 A côté de la seigneurie d'Arques et Couiza, à côté de cette immense baronnie, il s'en créa une autre, vers l'an 1550, qui, appelée d'abord la seigneurie de Rennes, prit plus tard une grande extension. En 1752, François d'Hautpoul de Blanchefort, seigneur de Rennes, possédait, en outre, Granes, Saint-Just, les Bains-de-Rennes, Bugarach , le Bezu et Roquefeuil. Le seigneur de Coustaussa, Claude de Montesquieu, était allié à la famille d'Hautpoul.

Enfin, l'évêque d'Alet, en dehors de ses droits de mense, possédait des biens nobles dans la contrée. En 1667, Nicolas de Pavillon , évêque d'Alet, éleva des prétentions concernant la seigneurie de Serres , que l'un de ses prédécesseurs avait cédée, par bail emphytéotique , à M. de Casteras, seigneur de Villemartin, lequel en avait fait vente à un sieur Duclerc.
 Telles étaient les trois grandes seigneuries qui couvraient la majeure partie du Haut-Razès : Le marquisat d'Arques et Couiza ; La baronnie de Rennes ; L'évêché d'Alet. Cet état de choses rendait les relations des vassaux avec le seigneur plus faciles. Les baux emphytéotiques se faisaient, souvent, à des conditions très favorables pour le preneur, quelquefois moyennant une redevance à titre d'hommage et non à titre de rente.
 En 1665, Claude de Rébé avait concédé, à Couiza et à Arques, des propriétés moyennant la rente d'une pièce de volaille. Il existait à Couiza deux emphytéoses, l'une consistant en une paire de gants, l'autre en une rose qui devait être offerte à Madame du Poulpry.
 Une autre cause contribua aussi à rendre moins onéreuses, pour les populations du Haut-Razès, les institutions de l'ancien régime. Cette cause consiste dans l'action qu'exerçait la bourgeoisie. Déjà, dès le XVIe siècle, non seulement à Alet, mais à Espéraza, Couiza, Arques, et même dans des localités moins importantes, telles que Bugarach, Missègre, etc., il existait une classe bourgeoise, intelligente, honnête, du sein de laquelle surgissaient, de temps en temps, des individualités marquantes, qui ont laissé leur trace dans la contrée. Toutes ces communes avaient des consuls qui veillaient, toujours avec zèle et dévouement, souvent d'une façon remarquable, aux intérêts qu'ils étaient chargés de défendre , et qui savaient, au besoin , résister aux empiétements du seigneur du lieu, ou entrer en discussion avec l'autorité diocésaine. Ce serait un curieux sujet d'étude que d'examiner le rôle, souvent considérable, que joua la bourgeoisie dans les communes rurales de quelque importance, pendant les deux siècles qui ont précédé la Révolution. Ainsi, vers le milieu du XVIe siècle, les consuls de Serres et de Peyrolles obtenaient des droits d'affouage et de pâturage sur une commune d'un autre seigneur ; Les habitants de deux autres communes obtenaient, peu de temps après, le droit de pêche dans le Réalses. Les communes de Missègre, Villardebelle et Valmigère, résistaient au cardinal de Joyeuse, et obtenaient une transaction relativement à des droits de pâturage sur les terres seigneuriales. Nous avons énuméré les causes qui, pendant la période dont nous venons de parler, concoururent à maintenir le calme dans le Haut-Razès : De la part des seigneurs, des concessions faites à propos au profit des communes, et des conditions généralement peu onéreuses, souvent très douces, dans les baux emphytéotiques; De la part du clergé des paroisses, un esprit conciliant et empreint de charité chrétienne, qui rendait faciles les rapports avec les populations ; De la part de la bourgeoisie, une attitude digne sans provocation, une réserve généralement louable qui n'excluait pas, dans l'occasion, l'action d'un zèle bien soutenu pour l'intérêt public ; De la part des populations, des mœurs douces et tranquilles, avec l'amour du travail. Tout cela contribua à rendre cette contrée exempte d'agitations, même pendant les années désastreuses, comme par exemple l'année 1709, qui, après une sécheresse tellement persistante que les récoltes estivales et automnales furent perdues en entier, amena, avec un hiver d'une rigueur excessive, une affreuse disette, et avec la disette, la famine.
 A toutes les causes que nous avons développées, et qui, de tout temps, maintinrent le calme dans les esprits, il faut en ajouter une autre, que nous appellerons primordiale. Celle-là réside dans la nature des lieux, en dehors de tout milieu et de tout élément social. Il ne faut pas perdre de vue que nous nous occupons d'une contrée, peu favorisée sous le rapport de la fécondité du Sol, où la population était peu nombreuse. La médiocrité rend modeste et peu exigeant.
Elle fut donc toujours modeste, calme, à l'abri des passions violentes, cette population du Haut-Razès, pour qui l'ambition était chose inconnue. Elle se fit toujours remarquer par ses goûts sobres, son ardeur au travail, son amour de la famille, son respect pour la propriété, son attachement au sol natal, et ses croyances religieuses.
Quand la Révolution éclata, l'aspect de cette contrée du Haut-Razès ne fut pas changé par cette secousse, qui faisait partout trembler le sol. La population usa sagement des droits nouvellement acquis. Elle salua avec bonheur cette ère nouvelle qui rendait à l'homme sa dignité ; mais elle continua de respecter ce qu'elle avait toujours respecté, d'aimer ce qu'elle avait toujours aimé : Dieu, la Famille, la Patrie. La Révolution passa sur la contrée en ravivant et satisfaisant des espérances légitimes, mais sans soulever ni haines, ni vengeances.
Cette population fut, à cette époque, ce qu'elle avait toujours été. Si nous aimons à lui rendre ainsi justice et à (aire ressortir les qualités qui la distinguent, c'est que nous la connaissons bien, c'est que, ayant toujours vécu au milieu d'elle, nous y sommes attaché par les liens de la sympathie et du dévouement.

Note:

Pendant les premières années de la Révolution, une grande partie des archives des communes el des églises du Haut-Razès avait été déposée, à Quillan, dans la maison ou siégeait l'administration du District ;un incendie détruisit celte maison et anéantit les archives qui y étaient contenues. Ainsi furent perdus des papiers importants, qui rendraient plus faciles et plus complètes les recherches historiques sur cette contrée.

source:





1.Posté par jean pierre Belusca le 20/07/2010 09:07
Bonjour,

est ce que nous connaissons les sources de ce texte ? :

« L'an de grâce 1563, et le 24 août, dans le château du lieu de Couizan, devant nous notaire, a été personnellement constitué haut et puissant seigneur messire Guillaume-Baptiste de Joyeuse, seigneur et baron d'Arques, Puivert, Missègre, Villardebelle et autres lieux, capitaine de cinquante hommes d'armes, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi, son lieutenant-général au gouvernement du Languedoc, etc. ; en présence de noble Mathieu de Roquefeuil, sieur de Saint-Martin , et Jean-François d'Hautpoul, sieur de Montazels, etc., etc. »

ou dans quelles archives est-il concervé ?

en vous remerciant

cordialement

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